Au jeu de l’amour, et bien qu’elle en connaisse parfaitement les règles, Alice est une perdante. Elle sait par coeur la théorie et les moindres raffinements stratégiques. Elle lit avec avidité tous les spécialistes qui ont écrit sur le sujet et s’est constituée une bibliothèque sur le sujet où Shakespeare et Barthes côtoient des courriers du coeur découpés dans des magazines féminins et rigoureusement archivés.
Sa vie tourne autour d’une féminité qui a pour modèle la beauté éternelle des grandes oeuvres et celle, éphémère, des modes successives qu’elle suit avec un goût sûr et décidé. Chaque matin, après avoir soigneusement nettoyé sa coupe de cristal, Alice se prépare au combat lors d’un long rituel où le moindre détail doit être à ses yeux parfait. Elle se lève en étirant son corps superbe et nu et en faisant quelques exercices pour maintenir un galbe parfait. Elle passe de longues heures dans une salle de bain qui tient du laboratoire, mariant savons, crèmes et parfums en une alchimie toujours renouvelée, transformant ce qu’elle croit être du plomb en ce qu’elle croit être de l’or. Elle choisit des sous-vêtements luxueux, luxuriants, puis va accommoder à ce secret de dentelles, que personne n’a jamais vu, le reste de sa garde-robe, mariant les étoffes et les couleurs avec l’oeil professionnel du couturier préparant le défilé. Sans doute Alice ne sait pas à quel point elle est déjà belle et qu’elle n’a qu’à souligner ce qu’elle cache sous les mascarades successives. Au sortir de sa discipline quotidienne, Alice est une femme nouvelle qui n’est pas tout à fait elle. Elle y parvient si bien qu’on peine à la reconnaître, qu’elle disparaît sous le modèle dont elle se rapproche. Les lignes de ses effets la font devenir mince un jour, plantureuse le lendemain. Ses maquillages altèrent sans fin la forme de son visage et le dessin de ses traits. Elle change de style comme de chemise. Alice est successivement, par la grâce d’une science illimitée, mille femmes différentes : la femme fatale des films noirs, l’épouse de l’Empereur de Chine, la Vénus de Boticelli. Si elle était sûre de la beauté de celle de Milo, un matin, elle se trancherait les bras. Elle sort de la salle de bain après avoir mis à son poignet gauche un bracelet de métal qui couvre la cicatrice toujours douloureuse et le pansement quotidien. Elle déjeune ensuite de thés aux effets thérapeutiques et de fruits choisis en fonction de la saison, du temps qu’il fait et de son teint du jour. Parée, elle part au travail où se répète chaque matin la même scène absurde…
« Bonjour, Mademoiselle, je peux, peut-être, vous renseigner ?
– C’est moi… Alice…
– Ah pardon, je ne t’avais pas reconnu… Tu es superbe, ce matin… »
Alice est satisfaite. Elle ne se rend pas compte qu’on la trouve aussi excentrique qu’elle est superbe et que si l’on se retourne dans son sillage, c’est autant pour l’admirer que pour s’étonner de son harnachement.
Elle passe alors la journée à s’ennuyer au travail en pensant à l’amour… Elle a un homme en vue, il est beau, cultivé, prévenant et si différent des autres. Elle rédige des lettres imaginaires pour l’inviter enfin à ce rendez-vous parfait où il succombera au milieu des étoffes arrachées. Elle lui envoie mille signes abscons qui ratent leur cible. Ses attentions délicates sont prises pour de la gentillesse ou pour des excentricités. Rien n’est clair dans ce qu’elle exprime tant elle cache la violence de ses sentiments sous tout un réseau de symboles dont elle seule, et son abondante bibliothèque amoureuse, connaissent la signification. Lorsque par miracle, enfin, sa proie saisit ce qu’il est en train de se passer, qu’elle regarde avec attention cette jeune femme à la beauté protéiforme, à l’intelligence remarquable, à la gentillesse constante, Alice s’est mise à penser à un autre. C’est qu’elle est toujours amoureuse d’un homme qu’elle n’a pas sous sa coupe. Elle est au fond plus amoureuse de la passion que de ses objets successifs et se complaît dans un désir inassouvi. Alice aime les hommes de loin, quand elle peut les imaginer d’une perfection égale à la sienne.
Le midi, elle mange seule. Comme chaque midi. Elle avait prévu de manger avec lui. Mais elle s’est mal débrouillée. Ou il n’a pas compris. Elle imagine ce qu’aurait pu être ce repas en sa compagnie.
Il en va de même de son retour chez elle.
Alice est vierge, du moins souhaite-t-elle le croire encore, par le fait d’un hymen dont la solidité n’a jamais rompu les rares fois, des accidents, où elle est parvenue à s’offrir à un homme une nuit. Elle est persuadée que celui-ci ne rompra que sous les coups de bassin de l’amant idéal qui est toujours le prochain. C’est pourtant une maîtresse zélée et experte par la grâce de ses lectures, qui comprennent aussi tout une encyclopédie du plaisir masculin qu’elle applique avec un mélange d’inexpérience et de passion tout à fait excitant. Elle n’a jamais connu le plaisir tant elle se concentre sur celui de son partenaire.
Le soir venu, au crépuscule de ses fantasmes diurnes, elle s’attache les jambes au lit avec des liens de cuir qu’elle serre le plus possible. Alice se masturbe alors jusqu’à l’épuisement en pensant à lui, avant de donner un petit coup de lame de rasoir à son poignet gauche. Elle recueille goutte à goutte son sang dans une coupe de cristal jusqu’à avoir la tête qui tourne puis s’endort dans ses draps blancs maculés de taches carmin. Elle imagine, en caressant du doigt les taches encore humides, que son hymen a rompu et qu’elle s’endort dans ses bras, enlacée dans un bonheur justement mérité.