La baraque est mortelle. C’est L’Abbé qui s’est chargé de tout : l’achat, les papiers avec le faux nom, il s’est même occupé des factures que je reçois avec la régularité d’une promenade. Il a fait au plus simple, une lettre changée pour lui, ça suffit. Avec un nom aussi commun ils vont être long avant de commencer à me chercher. C’est pas qu’il aime pas les fioritures, L’Abbé, c’est que l’efficacité prime. Et ça permet de coller à mes vrais papiers sans que quiconque ne me regarde de travers. Bon sur ce point, ma gueule et mes tatouages suffisent, et puis deux trois habitudes un peu particulières, le fait de conduire avec les yeux dans le rétro, de tout payer en liquide, de chier la porte ouverte, ce genre… Mais je me tiens à carreau… J’ai de quoi voir venir…
La baraque est direct sur les causses. On dirait qu’elle est tombée du ciel là et qu’elle s’y est plu. Je voulais de l’isolé, L’Abbé pouvait pas mieux faire. Dehors, c’est le Far West avec des aubracs en guise de bisons. Ca ondule jusqu’à l’horizon. Le village est en contrebas à dix minutes en voiture l’été et devient inaccessible pendant les périodes de neige. Il s’appelle Genre. L’Abbé m’a aussi procuré deux petits calibres et une foison de fusils de chasse ainsi qu’un port d’armes et un permis de chasse. Il est comme ça, L’Abbé, perfectionniste. S’il n’avait pas la sale manie d’accompagner ses escroqueries d’affaires de moeurs, il serait parfait. Mais comme il dit : ” Qui, mieux que les ecclésiastiques, sait que la chair est faible ? ” Il aime les formules, L’Abbé.
L’Hartzala, elle, elle ne sait pas trop quoi en penser. Elle regarde la maison d’un oeil tendre, me lance ensuite le même regard et quand elle se retourne vers le plateau, elle fronce les sourcils. Au premier plan, les aubracs, ça lui plaît. Elle trouve qu’elles ont de jolis yeux et de belles robes. Mais la suite aride, l’absence de bâtiments au loin, je vois bien que ça lui remue les entrailles. Et elle a plus confiance en ses entrailles qu’en moi. Il n’y a que le vent qui a l’air de s’amuser ici. On dirait que tous les vents se sont donnés rencard sur le plateau. Même pour les arbres la vie n’est pas facile. Ils sont tordus de partout. Elle se doute bien que pour nous, ça va pas être du nanan. Là, il fait chaud comme dans un cul.
Le village me plaît déjà. On dirait une sorte de best-of de drôles de gueules, comme si le vent leur avait tordu aussi le regard, les tarbouifs et les tronches. Et faut voir les looks, du hippie dégoulinant de tissus de couleur, de l’apache en tracteur avec des visages couturés de cicatrices, du vieux rocker en pagaille et des anciens à l’équerre qui peuvent pas regarder le ciel sans s’asseoir. Ca manque de femme, mais j’ai l’habitude. Et le bar est ouvert de cinq heure du matin à quatre heure du matin. C’est un plaisir rien que d’y songer. Je sais pas comment les piliers font pour cuver dans le froid en une heure, mais je vais vite m’intéresser à la question. Et on fume au comptoir en plus. Une bonne habitude dans les lieux publics.
Le seul petit souci, c’est notre première nuit. Nous on est venus au calme, oublier le passé, la fleur au fusil. L’Hartzala a tellement pioncé dur que j’avais peur qu’il y ait un trou dans le matelas. Ca faisait pas douze heures qu’on était là qu’il y avait déjà un mort. Et pas du franchement propre…