L’outrage au drapeau
Tags: Drapeau, Identité Nationale, Outrage
Je cite entre guillemets un extrait du billet de Maître Eolas, tenancier d’un blog fort instructif :
“Le Gouvernement, qui n’a visiblement rien de mieux à faire de ses journées (Quelle crise ? Quelles affaire ? Où ça, une guerre en Afghanistan ?) a aujourd’hui décidé de rétablir une infraction de blasphème.
Le décret n°2010-835 du 21 juillet 2010 relatif à l’incrimination de l’outrage au drapeau tricolore est publié aujourd’hui au JO, et incrimine d’une contravention de 5e classe (1500 € d’amende max, 3000€ en cas de récidive)
le fait, lorsqu’il est commis dans des conditions de nature à troubler l’ordre public et dans l’intention d’outrager le drapeau tricolore :
1° De détruire celui-ci, le détériorer ou l’utiliser de manière dégradante, dans un lieu public ou ouvert au public ;
2° Pour l’auteur de tels faits, même commis dans un lieu privé, de diffuser ou faire diffuser l’enregistrement d’images relatives à leur commission.
Rappelons que cette loi indispensable est due uniquement à [une photo], primée lors d’un concours de photographie de la FNAC de Nice sur le thème du politiquement incorrect. En effet, aucune loi ne permettait de punir cet artiste pour son oeuvre, vous réalisez le scandale : on se serait cru dans, horresco referens, un pays de liberté, du genre de celui qui écrirait ce mot sur le frontispice de ses bâtiments publics.”
Mon cher Drapeau,
je vais me dépêcher avant que cet outrage ne concerne plus l’objet physique, mais aussi le symbole. Pour l’instant, je dois être tranquille, je l’espère en tout cas. Mon cher drapeau, disais-je… Je n’ai a priori aucune raison de t’outrager, dans le fond, tu m’importes peu. Tu es certes le symbole d’une République dont j’apprécie la devise et certaines valeurs, mais tu as aussi été le drapeau de deux empires, de quelque courte monarchie oubliée et même du régime de Vichy : le drapeau des crimes coloniaux ou des déportations, c’était toi aussi. Alors, tu as beau être dressé sur tes fers de lance, la plupart du temps, c’est moi qui te regarde de haut. Tu n’a toujours été qu’un symbole et tu deviens avec le temps un outil de communication qu’on vide de son sens.
Il faut dire qu’esthétiquement, tu n’es pas très beau. Tes couleurs sont presque primaires, et le blanc, que tu portes en ton centre, n’a pas la poésie des pages que je noircis puisque je ne peux plus y écrire ce que je veux. Tu es moche et tu es devenu triste…
C’est pourquoi, si nécessité devait se produire, non, je n’hésiterais aucunement à te brûler si j’avais froid pour allumer un feu, à te conchier si je n’avais plus que toi sous la main au sortir d’une diarrhée, à te souiller de foutre s’il s’avérait que tu sois de soie ou d’autres humeurs si je devais faire l’amour avec toi pour unique drap, à te faire couche pour mes enfants ou mouchoir pour mes aînés, je te déposerais dans la boue au pied d’une femme pour qu’elle ne salisse pas ses pieds sacrés. Tu remplirais alors ta fonction première, celle de la défense de ton peuple dont je fais partie. Tu ne serais plus un symbole qui se vide, mais un réservoir outragé, ô combien utile, apportant chaleur, lumière, douceur, asile, ce que devrait toujours être le phare d’une nation.
Drapeau, si je t’emmerde aujourd’hui, c’est que la liberté que tu es censé représenter, c’est en ton nom qu’on lui porte atteinte en créant ce délit d’outrage.
Alors va chier, drapeau… chiure de langue de bois… suppositoire… gua(i)no… ordure… oriflemme… déchet… bandemourole… pourriture… étendard sanglant… saloperie… fanion… Ta raie blanche, je lui pisse dessus… Ton ciel bleu, je lui crache à la gueule… Ton rouge, j’en frotte les carcasses puantes des hommes qui furent tués sous tes couleurs pour qu’un sang impur ravive leurs corps inanimés…
Et je te prie de recevoir mes amitiés patriotiques et outrageantes, pauvre connard !
LOBO.
Eloge des stations balnéaires : les vagues à l’âme
Tags: Éloge, Nostalgie, Station balnéaire
L’honnête homme se méfie à juste titre de la station balnéaire, lui préférant, de loin, la station bipède qui le différencie de la bête et de l’estivant.
Avant d’en expliquer les raisons, il convient de définir d’abord ce qu’est une station balnéaire. C’est un lieu de séjour, en bord de mer, spécialement aménagé pour les vacanciers. Le poil se dresse de frayeur. La station commence exactement là où elle s’achève, en bord de mer. Elle trempe les pieds dans l’immensité en la trouvant froide au début mais c’est pas grave après elle est bonne. On ne saurait traiter l’immensité de façon plus grossière. Il faut dire que les égouts s’y déversent. Quant au vacancier, c’est une espèce absurde qui travaille toute l’année pour pouvoir s’offrir du repos sous prétexte que le chômeur est en vacances toute l’année sans en avoir les moyens. Autant dire que si l’honnête homme marche sur ses pieds, le vacancier, lui, marche sur la tête.
Le comportement du vacancier est absurde. Il a un petit appartement avec tout le confort moderne en banlieue parisienne et va dormir dans une tente incommode au camping. Il habite à deux pas d’un supermarché pratiquant toute l’année les prix les plus bas et décide pendant quinze jours d’acheter des saucisses au prix du caviar. Alors que sa femme les réussit parfaitement à la maison, il préfère les cuire lui même et parvenir à la substance du barbecue estival, le bout de charbon au goût de porc cru. Il joue au tennis sur la plage, alors que la balle de rebondit pas sur le sable. S’il n’était idiot, on penserait que le vacancier est un imbécile, mais non, il est juste con. Il n’y a guère que les enfants pour se comporter exactement de la même façon chez eux et dans les stations balnéaires, mais peut-on vraiment se fier à des individus qui ne comprennent rien à la géométrie non euclidienne et qui trouvent que la guerre c’est mal. Lorsqu’un enfant aura le prix Nobel de Mathématiques nous en reparlerons, mais je vous fiche mon billet que ce n’est pas prêt d’arriver et pour cause…
L’honnête homme, lui, n’est ni juillettiste, ni aoûtien, non, il est éternel. Il peint des nymphéas à Giverny et s’intéresse aux passereaux des Galapagos. La nuit venue il regarde les nuages de Magellan en se sentant bien peu de chose certes, mais tellement plus qu’un vacancier.
Pourtant, pour peu qu’il accepte de se mélanger, de temps en temps, au bas peuple, il est indéniable qu’il en ressort encore grandi. Il y a en tout honnête homme un amoureux des arts qui sommeille, un naturaliste qui repose, un homme sensible.
La station balnéaire est à notre sens le musée de l’architecture du XXème. Se côtoient dans une même ville station des villas Art Nouveau dont les arabesques semblent pleurer de se trouver à côté de pavillons brutalistes et les utopies des grands immeubles de l’architecture High-Tech nous montrent qu’au temps des gilets de laine et des pantalons pattes-d’éph, on concevait un avenir lointain qui n’a pris que dix ans pour ressembler à un passé éloigné. Plutôt que d’aller geindre sur les ruines de l’Acropole, l’âme romantique moderne ira en bord de mer observer ces modes successives qui en croyant tutoyer l’éternité de la beauté n’ont fait qu’offrir à l’idée de ruine des déclinaisons infinies dans ce qui ressemble à un cimetière de l’architecture dont les créatures nécrophages porteraient des tongs et des lunettes de soleil. C’est sans doute l’une des premières raisons qui font que l’âme sensible flânant rue de la Mer sent poindre l’obscure nostalgie qui suinte de toute station balnéaire.
On croit pouvoir se raccrocher aux jardins. Les essences exotiques n’y sont pas rares et les palmiers y grelottent sous des latitudes où on ne les attendaient plus. Les stations balnéaires sont des Jardins des plantes à ciel ouvert et dont l’entrée est gratuite. Les plantes y sont presque toutes en exil et rêvent la nuit aux déserts ancestraux et aux forêts tropicales. C’est là une autre forme de nostalgie.
Mais c’est bien du côté des vacanciers que l’honnête homme devra finalement tourner ses regards pour saisir l’essence de ce lieu qui tâche de construire une chimère paradisiaque, celle d’un été sans fin qui est celui de l’enfance, des gâteaux de sable et des rires qui s’envolent dans la chaleur étouffée des soleils couchants.
On ne compte plus les familles, les lignées qui d’année en année, de génération en génération retourne au même endroit, se baigner dans la même eau et se rappeler indistinctement les premières amours quand la pérennité d’un je t’aime durait quinze jours pour secouer l’âme jusqu’à la mort.
Ils étaient alors secs comme des coups de trique, bronzés comme des marins et plongeaient des hautes digues loin du rivage en ignorant la peur… Ils avaient quinze ans seulement et pensaient pour la première fois être des hommes. Ils regardaient les filles qui n’en finissaient pas d’éclore et pendant que les gamines couraient le cul à l’air, barbouillées de sable et les cheveux mêlés de sel et d’algues, les grandes soeurs couvraient pour la première fois leurs seins en ignorant que cette soudaine pudeur les rendaient plus indécentes que jamais qui soulignait ce qui était auparavant invisible.
Ils avaient sept ans à peine et gouvernant des châteaux de sable, ils luttaient jusqu’à la mort ou jusqu’au goûter face aux flots déchainés de la marée montante. L’été durait deux mois, c’est à dire toujours et maintenant il dure quinze jours, c’est à dire trop peu.
Et chaque année, malgré la fatigue et l’âge et la pauvreté, la transhumance recommence, et on observe à nouveau le ballet des jeux et les chorégraphies des séductions adolescentes.
Et malgré les dunes éventrées, malgré le tape à l’oeil des commerces, malgré l’odeur grasse des grillades et des huiles dont on s’asperge pour mieux brûler vite et bien, malgré les embouteillages qui durent plus que les bains, tout dans la station balnéaire, son architecture sauvage, ses plantations incongrues et ses migrations klaxonnantes, tout ce fatras est un humble hommage déposé aux pieds nus chaussés de sandales en plastique de cet enfant qui mange du sable en riant, de cette jeune fille qui met son premier bikini avec l’émoi d’une jeune mariée enfilant une robe immaculée. Et tant qu’ils riront de tout ou rougiront d’un rien, il y aura derrière la laideur du béton, la beauté de l’enfance qui comme la mer est toujours recommencée.
(Ce texte est dédié à Guillaume, Amélie, Julie et Lou…)
Un bon humoriste est un humoriste mort
Tags: Didier Porte, Phillipe Val, Stéphane Guillon
On le sait, les humoristes ne sont pas sérieux. Ils riraient à leur propre enterrement s’ils le pouvaient.
Rien ne distingue a priori l’humoriste de l’honnête homme. L’humoriste va à la selle une fois par jour, est obligé de se couper les ongles régulièrement et trouve son enfant plus attendrissant que celui des autres. Tout au plus repère-t-on une plus grande proportion d’humoristes chez les gens qui ont subi une ablation du prépuce ou qui aiment prendre le thé vers 17h00. Cette adéquation statistique n’a encore à ce jour trouvé aucune explication logique. Si vous n’avez pas d’humour, inutile donc de vous faire hospitaliser ou d’adopter des coutumes barbares.
Non, la seule chose qui distingue l’humoriste de l’honnête homme, c’est qu’il pratique l’humour. Le mot est d’origine anglaise, on ne sait pas très bien ce qu’il peut signifier. Tout au plus peut-on constater que l’humoriste aime à relever autour de lui les détails insolites, ridicules ou absurdes de la réalité. Quand l’honnête homme voit en l’éléphant le dernier représentant des proboscidiens, l’humoriste lui ne voit qu’un animal au long nez… L’humoriste est un imbécile qui ne peut susciter de sympathie, puisqu’il le fait exprès. A contrario, on est en droit d’admirer l’honnête homme qui, quand il se comporte comme un idiot, le fait bien malgré lui.
Certains humoristes, non content de se moquer de tout et de rien, et surtout des choses d’importance, décident même de faire profession des rires gênés qu’ils provoquent. Ils ajoutent alors à l’ironie et à la satire un cynisme intolérable et rémunéré. Pendant ce temps, l’honnête homme lui sue sang et eau pour nourrir sa famille en fabriquant des missiles, en éduquant des sauvageons ou en étant sélectionneur d’une équipe de foot.
L’humoriste n’est donc pas qu’un imbécile volontaire, c’est aussi un salaud. D’ailleurs, il n’était pas rare qu’Hitler raconte des blagues juives en fin de repas… Nous devrions nous féliciter chaque fois qu’un honnête homme vire un humoriste. Surtout quand cet honnête homme est lui-même un humoriste repenti, revenu de l’enfer des coussins péteurs et des contrepets. Philippe Val faisait des spectacles comiques dans les années 70, accompagné d’un sinistre gauchiste qui a fini en prison à cause d’une blague pas drôle. Mais la vie de Philippe Val a changé quand il est entré en Résistance, guidé par l’esprit des Lumières, contre la Nuit Humoristique : il a d’abord courageusement tenu la chronique la plus prodigieusement emmerdante d’un hebdomadaire satirique avant de diriger une station de radio d’une main de fer. Dans les deux cas, il s’est astreint à virer des humoristes. Et il a bien fait.
Un bon humoriste est un humoriste viré. Je vous l’avoue, je doutais des qualités de Stéphane Guillon et de Didier Porte, le premier me faisait rire un peu et l’autre à peine. La chronique radio suppose des contraintes d’écriture telles que seul un authentique génie du verbe pourrait y être toujours drôle. La mise en scène de soi que suppose la chronique entraîne l’écriture dans des jeux d’égo où l’on perd facilement l’humilité que devrait garder tout humoriste, car se moquer de tout, c’est surtout se moquer de soi. Je ne crois pas Stéphane Guillon et Didier Porte aient toujours franchi haut la main ces deux obstacles (et j’en serais pour ma part tout à fait incapable…) mais ils ont tout de même réussi quelque chose. Car la dernière contrainte qui s’imposait à eux, était celle du salariat, de la commande, de la discipline et de la ligne éditoriale. En s’en moquant, ils se sont fait viré et ont prouvé qu’ils étaient d’authentiques humoristes. Ils ont ri à leur enterrement.
La pute, la balance et le collabo
Tags: Frank Ribéry, Ludwig Wittgenstein, Nicolas Anelka, Søren Aabye Kierkegaard
(où le commentateur arrive à caler trois noms de philosophes super durs à orthographier tout en s’adressant au plus grand nombre…)
L’équipe de France de filosophie fait une piètre prestation au Mondial des Idées.
La pute
Tout commence, pour le quidam qui comme moi ne s’intéresse à la filosophie qu’en dernier ressort de conversation, sur un radeau de fortune ou dans un ascenseur coincé entre deux étages depuis plusieurs jours, par l’affaire Ribéry, métaphysicien de génie dont la vivacité intellectuelle et les multiples appuis sophistiques laisse les contradicteurs pantois… Péripatéticien forcené, on apprend qu’il a utilisé les services d’une péripatéticienne, mineure au moment des faits. La pauvre (quoique ses émoluments dépassent largement nos salaires), la pauvre femme devient encore plus publique qu’elle ne l’était et déclenche une vague de réactions agressives allant du quolibet beauf à l’insulte la plus vile. Si elle n’était déjà rasée, nous l’aurions tondue.
Puis c’est Anelka, surhomme nietzschéen, pamphlétaire reconnu depuis des années pour l’acuité brutale de ses invectives, qui, pour insulter son entraîneur, lui attribue une mère entraîneuse, la similitude fait sourire. Le philosophe se considère bien supérieur à la prostituée, il fait des pieds-de-nez au pieds-de-grue, et sa pensée s’accorde en cela à celle du cosmos.
L’Ane Elka
Anelka, qui n’a encore de distinction(s) que sportives, est donc un polémiste renommé depuis des années, qui pourrait avoir une fonction essentielle dans l’équipe de France de filosophie. C’est un attaquant, adepte d’un jeu court et violent, au verbe haut, propre, pour peu qu’il soit bien entouré, à semer la panique dans n’importe qu’elle argumentation adverse. Au lieu de remplir le rôle pour lequel il a été sélectionné (terme au combien révélateur de ce que sont, au fond, ces filosophes), Anelka a préféré insulter son entraîneur. C’est certes un piètre entraîneur, il n’y a pas besoin d’avoir lu Kierkegaard pour s’en rendre compte, la lecture d’une feuille de résultat suffit. Mais quoi, c’est son entraîneur… Il est donc prié par le collège des sages de la FFF, Fédération Française de Filosophie, de retourner à Cambridge ou Oxford, je ne sais plus, réviser sa fénoménologie.
On attendrait de son capitaine et de ses coéquipiers un peu de réserve et de travail pour combler le trou creusé par le départ du champion et pour ressouder un groupe qui a montré sur le terrain un collectif assez douteux.
Le traître
Hélas, les joueurs n’ont pour le coup pas fait preuve de filosophie et ont à la fois décidé de faire grève et de faire la chasse au traître qui a laissé fuiter l’altercation.
Car il y a un traître dans l’équipe ou le staff… Soit. Et son crime serait, paraît-il, pire que celui d’Anelka. Quel rapport avec la filosophie me diriez-vous…
Il convient de se pencher un peu sur ce mot : traître. Dans l’imaginaire collectif français, la figure du traître découle de deux personnages, la balance et le collabo. L’un comme l’autre révèle des informations tenues secrètes par un petit groupe. Et la révélation de ses informations menace la sécurité de ce groupe. L’analogie est juste. On en attend pas moins de la part de nos filosophes et de leur rigueur dialectique. La balance dénonce les crimes et délits commis par des criminels. On peine à comprendre en quoi le terme peut être péjoratif. C’est qu’on l’associe à une forme de collaboration avec un pouvoir ennemi. Car c’est bien la figure du collabo qui est plus profondément interpelée. Le collabo dénonce des résistants juifs homosexuels communistes. Si le nazi représente le mal universel, le collabo représente, lui, le mal universel avec un béret et une baguette sous le bras, c’est l’Antifrance moderne (post 1945). Et il y a un collabo dans l’équipe de France de filosophie. J’ai du mal à comprendre en quoi son crime peut-être pire que celui d’Anelka, en quoi révéler une altercation met un groupe plus à mal qu’avoir une altercation au sein dudit groupe. Il y a là une aporie qui dévoile les difficultés logiques de l’équipe de France et laisse présager, surtout si faisant grève, ils refusent de relire Wittgenstein, de futurs piètres résultats de la part de nos filosophes. Ce qui nous empêcherait de bien rigoler pendant les fases finales.
(Coïncidence : alors que je fumais une clope entre deux lignes, j’ai assisté à un délit de fuite routier suite à un accrochage qui a laissé un motard à terre au milieu d’un rond-point, qu’on se rassure il va bien. Il va de soi que si j’avais pu relever le numéro de la plaque minéralogique et le transmettre à qui de droit, je serais devenu pour l’auteur du forfait, une balance ou un collabo : une pute…)
Instantanés du Salon du Livre de Paris 2010
Tags: Le Livre de sable, Livre, Salon du Livre
Les livres discutent entre eux, de ces conversations silencieuses que seule l’oreille avisée entend. Le Livre de la Jungle parle d’Inde et d’animaux exotiques. Le Livre des records ne gonfle pas que les muscles, ce n’est que rodomontades, hâbleries et vantardises, il fait l’article. À côté de lui, Le Livre de Job a l’air bien geignard. Le Coran et La Bible s’engueulent. De toute façon, personne ne les écoute vraiment : les livres de cuisine sont partis manger, le livre numérique surfe sur internet. Quant aux enfants, ils jouent dehors, dans Le Livre de sable… On en perd plusieurs au milieu des pages dont on ne retrouve jamais la bonne. C’est la panique au Salon à cause des disparitions. On abandonne le livre d’or pour se ruer sur le cahier de doléances. Le Livre d’Élie dit qu’il l’avait bien dit, que la fin du monde est proche et qu’on l’a bien mérité. Le Livre brisé n’a pas le moral. Le public déserte pendant que les exposants sortent leurs livres de compte. C’est une catastrophe. On décide de réagir énergiquement, on met les livres anciens dans un coin où ils se mettent à radoter calmement. Ils en ont vu d’autres ! Ils en ont vu mourir des générations ; ils ne sont vraiment pas à une près. On appelle quelque livres courageux à la rescousse ? Le Tiers Livre ne fait pas grand chose et Le Quart livre, pas la moitié. C’est un naufrage ! Un marin sagace note l’heure du sinistre dans un livre de bord qu’il jette le plus loin qu’il peut dans une bouteille de rhum vidée sur l’instant sous le coup de l’émotion. Le Salon ferme. Le Salon sombre. Et tous les livres disparaissent. Les oreilles avisées n’entendent plus leurs murmures incessants.
Les associations de libraires, qui s’estiment spoliées, décident de rédiger un Livre noir du Salon du Livre de Paris 2010 au moment même où le gouvernement rédige, lui, un Livre blanc du Salon du Livre de Paris 2010. Le dialogue silencieux recommence et l’histoire va sans doute se répéter.
Quelqu’un s’avise que de toute façon tous les livres sont contenus dans Le Livre de Sable et qu’il n’y a qu’à le recopier.
(Merci à AppAs pour la conversation…)
Éloge du blanc manteau
Tags: Éloge, Léonard de Vinci, Ne rien faire, Neige
On se tord les bras, on s’arrache les cheveux, on grince des dents, on lève un poing rageur vers le ciel avant de s’effondrer en larmes impuissantes car nul ne peut ignorer cette calamité, que dis-je, ce cataclysme, cette dévastation, cet enfer : il neige… Rentrez les enfants, cachez vos femmes, abattez les animaux, il neige ! Fermez les portes à double tours, rabattez les volets, fermez les rideaux et commencez à prier, il neige ! On va tous mourir ! Il neige ! IL NEIGE !
Avant de céder à la panique légitime, rappelons quelques faits… C’est au tout début du XVIème siècle que Léonard de Vinci dans des notes annexes à l’invention de la glace italienne trace pour la première fois les plans de la neige… Comme souvent chez Léonard, l’invention reste au stade d’intuition et il n’a pas la temps de la réaliser. Le concept sera développé au cours des siècles jusqu’à l’invention de la boule de neige par Thomas Edison alors qu’il n’avait que cinq ans, inspiration fulgurante qui permettrait de présager du génie futur du jeune garçon… Avec les bienfaits de la civilisation, l’Occident a exporté la neige dans le monde entier : les conquistadors dans la Cordillère des Andes, les Anglais au Népal et au sommet du Kilimandjaro, les Français en Terre-Adélie… La chrétienté a même offert tout un continent de glace à quelques malheureux sauvages Inuits qui, avant, n’avaient rien… La fonte de la neige au sommet du Kilimandjaro et le fait que les pygmées Aka n’ont pas de mot pour la désigner montre d’ailleurs fort bien, en plus de sa générosité universelle, la supériorité intellectuelle de la civilisation blanche sur toute autre. La neige est fort utile en tant de guerre, elle permet de repousser à peu de frais les Napoléon et les nazis pendant les campagnes de Russie. Elle fait aussi rire les enfants et leur permet d’oublier un instant les problèmes d’érection et le prix de l’essence. Enfin, c’est depuis sa démocratisation que l’on sait à quoi sert la fameuse invention d’Archimède, le snow-board… La neige est donc normalement une bénédiction, le fruit du génie humain…
Pourquoi la neige serait-elle alors devenue la onzième plaie d’Égypte, le cinquième cavalier de l’Apocalypse, le quatrième tiers prévisionnel ? On raconte que la neige tue les automobilistes et les clochards, qu’elle brise les os, qu’elle interrompt les transports, casse les lignes électriques, empêche les travailleurs de travailler, qu’elle sème la désolation et l’anarchie… On imagine tout de suite la tendresse que je peux avoir pour elle. Moi, ces draps immenses qui couvrent les lits des rivières me donnent envie de faire l’amour à vos campagnes. Mais bon, reprenons point par point…
La neige tue des automobilistes. Admettons… On voudra bien reconnaître qu’en cette période de réchauffement climatique, c’est de la légitime défense… Les automobilistes ont commencé… Faisons appel à la raison ; quand il neige, la grande majorité des automobilistes passent leur temps à patiner gaiement à moins de dix kilomètres par heure, à fulminer dans des embouteillages et à se demander comment ils ont pu se mettre dans un fossé alors qu’ils conduisaient en ligne droite. Il est évident que quelques jours de neige réduisent le nombre d’accident mortels puisqu’ils réduisent la circulation et la vitesse. La neige ne tue pas les automobilistes, elles les sauvent de leur propre bêtise, les invite à ralentir, à se montrer prudents, elle démontre qu’une voiture est une chose fort dangereuse et qu’ils peuvent aller au boulot à pied .
La neige tue les clochards. Enfin, le froid quoi. Heu… En fait… Bon… Ça m’ennuie de vous dire ça mais… Voilà… Toutes les statistiques montrent que les clochards meurent moins l’hiver que l’été… … … … Oui, je sais c’est dur à entendre… Voilà, l’explication… Quand la bise est venue, les structures d’accueil et les associations se mettent à fonctionner à plein régime. Pour vous donner un exemple connu, ces gros fainéants des Restos du Coeur passent leur été sous les cocotiers au lieu d’aider les indigents, l’hiver ils rattrapent le temps perdu en distribuant des millions de repas et en contribuant à la réinsertion et au relogement des clochards. Les clochards sont mieux nourris, soignés et logés l’hiver que l’été. La neige, dans sa bonté infinie, réduit considérablement la mortalité des sans-abris.
Devant l’évidence, vous comprendrez que quelques petites fractures supplémentaires ne sont pas un grand mal face au nombre de vies sauvées. Et qu’il y a mieux une certaine grâce au pire un sentiment burlesque à voir les gens glisser plus ou moins adroitement sur les trottoirs immaculés. On a pas souvent l’occasion de réapprendre à marcher. Et comment ne pas regarder avec tendresse ce couple que le froid et le gel serrent l’un contre l’autre, ces enfants qui tentent de se briser les os lors de glissades épiques ou le triomphe de l’ancienne qui a vaincu vingt mètres de glace pour acheter son steack de cheval alors qu’elle n’était pas sortie depuis deux jours. La neige remet l’épopée au coeur de vies étriquées.
Enfin, et c’est paraît-il le plus grand reproche que l’on peut lui faire, la neige casse les lignes électriques, interrompt les transports plus ou moins communs et empêche le travailleur de travailler. On trouve même des travailleurs pour s’en plaindre, des asservis qui regrettent leurs coups de fouet quotidiens, des prisonniers qui se plaignent de n’avoir pas assez de barreaux et que le froid passe entre, des gens qui font six heures de route pour en travailler deux… Il paraît même que la neige a ralenti l’économie et saboté le début des soldes. C’est une terroriste en cagoule claire et au drapeau blanc dont la lutte pour la décroissance est d’une redoutable efficacité. Elle libère chacun de la servitude du travail et de la contrainte consommatrice, fait de l’exception une règle pour quelques jours. Devant le spectacle de sa propre liberté, le quidam s’effraie ! Que faire n’est-ce pas de ce temps libre ? Se promener pour s’apercevoir que le monde est beau quand l’homme ne le traverse pas à toute vitesse hurlante, jouer avec des enfants qui ne sont pas les siens, ne rien faire peut-être… attendre derrière la fenêtre en comptant les flocons… se rappeler son enfance… le temps d’avant qu’on ne devienne un adulte responsable, un rouage de la société… et avoir froid… non pas à cause de la neige, mais à cause de la chaleur perdue… des rires éteints… et parce que cela fait vingt cinq ans que Maman ne nous a pas fait un bon chocolat chaud…
Il n’y a qu’un seul reproche à faire aux dernières neiges. Qu’elles aient eu des centimètres au lieu de mètres…
Si j’avais du, par amour pour une merveilleuse petite française, changer de pays du jour au lendemain, apprendre une langue difficile en demandant à mes nouveaux amis d’être sans cesse corrigé, surmonter mon aversion pour goûter des fromages affinés des mois, des abats d’animaux et des fruits de mer, devenir français en me mariant et en devenant père, apprendre ma langue maternelle à mes enfants tout en corrigeant leurs fautes d’orthographe en français, alors oui, sans doute je serais fier d’être français.
Si j’avais du, à la fois pour survivre et soutenir ma famille restée au pays, traverser un désert implacable et une mer nocturne, une plaine infinie et un col enneigé, une moitié du monde, vaste et hostile, déposer ma vie, mon coeur, entre les mains des passeurs, jouer à un cache-cache mortel avec les autorités, trouver un travail sans qualification et trimer comme une bête de somme car le malheur des pauvres est mondialisé et si au bout de ces longs mois de galère, j’avais pu enfin envoyer ces mandats pour mettre un peu de poisson dans le mil, alors oui, sans doute je serais fier de vivre en France.
Si j’avais du, parce que je suis un salaud de catholique, ou une sale fiotte, ou un traître de Hmong, ou un terroriste du PKK, ou un enculé de sidaïque, fuir un pays que j’aime pour me réfugier dans un pays qui m’a fait rêver… Parce que c’est un pays laïc autorisant la liberté de culte, un pays où l’homosexualité est dépénalisée, un pays où les crimes racistes sont punis, un pays où je bénéficie de la liberté d’opinion, de réunion , de manifestation, un pays où, enfin, je peux me soigner, alors oui, je serais fier de vivre en France…
Mais je ne suis français et je ne vis en France que parce que je suis né français et en France. Qu’on ne me demande pas d’être fier d’être né. Cela ne me différencie de personne. Naître est la chose la plus commune du monde et je partage ce privilège aussi avec le plus grand des imbéciles, le plus glorieux salopard, le moindre d’entre nous et le meilleur d’entre eux. Cela ne fera jamais de moi quelqu’un de meilleur quand bien même j’aime ma langue, cette terre, cette culture et cette démocratie que je suis prêt à partager avec quiconque veut bien les aimer comme moi.
Pepe est mort. C’est normal, cela faisait cinquante ans qu’il était vieux. Il avait un siècle en tout. Il a traversé les ans, les guerres, les continents avec une certaine humilité qui sans doute lui a permis de survivre. C’était un homme élégant et suranné, aux habitudes étranges, il portait même un bicorne et une épée. Il se disait homme du XIXéme siècle et s’étonnait de fréquenter enfin le XXIème. On le trouvait certes un peu bizarre. Il nous racontait des histoires d’indiens avec des cow-boys diffus et funestes qui portaient des casques de chantiers et des cravates. Il nous racontait comment le monde avait été créé en nous donnant chaque fois une version différente. Il nous expliquait pourquoi il était important de savoir qu’un mot n’existait pas. Il aimait chacun d’entre nous, ainsi que les chats, et les plantes, et le crépuscule, surtout le crépuscule… Et puis sa bibliothèque dans laquelle nous allions le voir et dans laquelle nous le surprenions au petit matin en train de discuter avec Montaigne. Pepe aimait discuter avec les morts de sa voix voilée, elle aussi, par le crépuscule. Il les a rejoint maintenant.