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Un extrait

Vendredi 15 Janvier 2010 à 09:50 - Catégorie: Mensonge
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Dernier entretien avec Jean Grimbosq :

“Pfff… La torture… Tout ça arrive trop tard de toute façon, non ? C’était déjà connu pour l’Algérie à l’époque. Même pendant la Résistance… On était pas des enfants de choeur. Et en face non plus d’ailleurs… Que ce soit la Gestapo ou les miliciens, il ne faisait pas bon tomber entre leurs mains. Le renseignement est sans doute ce qu’il y avait de plus important. Je crois que c’est à partir de l’été 43 que nous renseignions Londres presque directement. Moi, ça ne faisait pas partie de mes activités, mais Joseph était très doué pour ce genre de chose. Il aurait fait un officier formidable. Et comme nos activités étaient clandestines, les Allemands, les collabos, Vichy, tous se sont concentrés sur le renseignement. Et il n’y a pas 36 façons de faire du renseignement efficace. Tu quadrilles le terrain, tu rafles autant que tu peux, même les innocents, surtout les innocents d’ailleurs, tu tortures, tu exécutes et tu fais disparaître les corps. Si tu assortis ça avec un couvre- feu, ça te permet de travailler tranquille la nuit pour les arrestations, et des groupe contre-révolutionnaires, tu as du renseignement de première.

Dans le fond, ce sont les Allemands qui m’ont appris à torturer. La baignoire, c’est vraiment une leçon que j’oublierai jamais. Ça te travaille un bonhomme pendant des jours sans l’abîmer. Tu ajoutes la privation de nourriture, de sommeil, les menaces et l’enfermement et crois-moi qu’en quelques jours tu fais réciter le Notre Père à n’importe quel arabe sur n’importe quel air. La gégène, c’était un coup de génie. On a commencé en Indo, un peu. Et puis l’Algérie…

Bon, ton arabe, tu lui fais réciter le Notre-Père en quelques jours dans le pire des cas, mais c’est pas la Bible non plus… Faut pas croire tout ce qu’il te raconte, il te récite un peu n’importe quoi à la longue… Il y a du vrai dont tu te doutais même pas… Il y a du faux que tu crois vrai juste parce que tu rêves de l’entendre… Il faut recouper les interrogatoires… Tu as ceux qui racontent tout et n’importe quoi au bout de dix minutes… Et puis tu as les têtus, c’est mulet un arabe des fois, eux ils vont jusqu’au bout… C’est rare, mais ils finissent sur la planche avec une bonne crise cardiaque après t’avoir insulté pendant quatre jours. Tu peux pas t’empêcher d’avoir une certaine admiration pour eux. Mais quand il ne reste plus qu’un tas de viande, tu passes au suivant.

Je te raconte ça, parce que je sais bien que je vais crever bientôt. Mais c’est pas malin. Aussaresses aurait mieux fait de se taire, malgré l’amnistie, il ne s’est attiré que des ennuis. Je n’ai jamais eu beaucoup d’estime pour lui malgré ses faits d’arme. Je préfère l’attitude de Bigeard. Même si sa réputation a été salie, il reste un homme d’honneur et sans doute un des meilleurs militaires français.”

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Il n’y a pas d’animaux domestiques dans la ville souterraine. Il n’y a que les rats et les cafards, la vermine. Rien ne vit dans l’ombre que les nécrophages, les coprophages et les hommes. Il y a bien sûr une exception. À s’être souhaitée en dehors de toute règle, Mensonge n’en tolère aucune. Il y a donc une exception nécessaire et c’est un âne. Son propriétaire en est très fier.

« Il sait compter et a lu le Coran. C’est un philosophe. Jamais on a vu d’âne plus intelligent. Il sait par coeur les hadiths et la recette du halva. J’ai eu des dizaines d’ânes mais celui-ci est un authentique génie. Il maîtrise l’algèbre et l’astronomie. J’en suis très fier. »

C’est un vieux turc qui parle. Il a un turban immense qui a du être blanc il y a mille ans et qui décline toutes les nuances de la crasse, le gris de la poussière, l’ocre de la terre, le gris-vert des moisissures… Tout mensonge connaît ce vieux turc. On se raconte ses meilleures dans les clandos. Il tient tête aux trafiquants, papote avec les fous et se moque de la Main, dont il fait pourtant partie. Il boit énormément et jamais ne tombe. Il sent le hachich et la sueur et des champignons poussent sur ses pieds nus

Lorsque ni les trafiquants, ni la Main ne veulent régler un problème, turcs, arabes, roumains, ruskoffs et polaks se tournent vers lui. La plupart du temps, il ne règle rien et l’affaire se termine dans un bain de sang, comme toujours. Mais entre-temps, on bien ri de son avis et c’est avec bonne humeur qu’on a nettoyé les armes en vue du guet-apens. L’Ange de la mort habite Mensonge.

« Ne pas mourir est devenu pour moi une activité quotidienne. Azraël est un ange accompli, toujours ponctuel qui venait me réclamer les premières années cette seconde prière que je ne fis jamais. J’ai vieilli et Khadidja est mort, enfin… Avec son appétit immense pour mon sik et pour toute nourriture, cette femme m’a vidé et affamé. À sa mort, j’ai quitté mon village et beaucoup voyagé. J’ai fini par apprendre les langues que je simulais connaître : le kurde, le perse, l’arabe. Moi le paysan qui fut successivement muezzin, cadi, imam et bouffon, je devins lettré. Pour satisfaire les caprices de la faim et les exigences de mon état, je devins écrivain public et soufi, louant Allah sans jamais prier. »

L’âne opine.

« Autour de moi, tout s’écroulait. Le désert engloutissait des villes entières, je voyais les oasis s’assécher, les dynaties s’achever, les empires se fragmenter. La nature même me semblait mortelle et j’ai vu mourir des oliviers centenaires que j’avais plantés ! À force de deuil, j’ai renoncé au mariage. Et puis un jour, j’ai croisé ce vieux Juif qu’on lapidait gaiement à la sorie d’un village. un vrai plaisir à voir. Rarement les enfants s’étaient autant amusés. Je m’approche du spectacle non sans avoir choisi soigneusement quelques pierres sur le chemin que je soupèse avec délectation. Je m’apprète à les lancer quand soudain je le reconnais… Je l’ai enterré vivant, il n’y a pas ving ans… C’est quand même costaud un Juif… »

L’âne opine derechef…

« Le plus étonnant est qu’il n’a pas changé. Comme lorsqu’on l’a enterré vivant, il a l’air beaucoup plus accablé que paniqué. Il regarde vers moi, semble me reconnaître et s’écroule à l’instant même où une énorme pierre lui heurte le crâne. La petite troupe se disperse dans la bonne humeur. Je m’approche. Il est parfaitement immobile.

- Ça va ?

- Ça fait un peu mal, mais ça va, ça va passer.

- J’ai du baume si tu veux, je peux te panser avec mon turban.

- Non merci, il est trop sale.

- On se connaît, non ?

- Oui, tu m’as enterré vivant, il y a presque vingt ans…

- …

- …

- Tu m’en veux ?

- Un peu, oui…

- Tu sais je pensais pas à mal. C’est plus une distraction qu’autre chose, on vous enterre, on vous bastonne, on vous lapide parce que ça fait plaisir aux enfants. Sans les Juifs, dans le fond, on s’ennuierait.

- Si tu croies que ça me console…

- Au moins tu es vivant, survivre à un enterrement et à une lapidation, ce n’est pas si commun.

- Ça non plus, ça ne me console pas…

- Ça pourrait être pire !

- Et comment donc ?

- Si quelqu’un savait ce que je sais, il te torturerait sans fin. Au fond, tu as de la chance d’être tombé sur moi car vois-tu nous avons le même problème…

- Qui est ?

- Nous ne voulons pas mourir !

- Non, moi, c’est le contraire, je voudrais, mais je ne peux pas.

- Et moi, je peux mais je ne veux pas. Comment t’appelles-tu ?

- Ahasvérus…

- Ahasvérus, je suis enchanté… Mon nom est Nasreddine, écrivain public, soufi, maître d’école, imam et tout ce que tu voudras…

- Et persécuteur de Juifs !

- Oui… Tu vois, on est fait pour s’entendre. Allez, lève-toi avant que les villageois ne me surprennent à parler avec un Juif mort. Lève-toi ou je vais chercher une pierre pour t’achever !

- J’arrive, j’arrive…

Et on s’est bien entendu… On a voyagé plus de deux cent ans ensemble. J’en ai profité pour apprendre l’hébreu. De temps en temps, il se faisait persécuter, ils sont comme ça les Juifs, ils ne peuvent pas s’en empêcher. Je me mettais à l’écart et le lendemain, j’allais le dépendre ou le déterrer. Il me boudait un peu.

- Tu aurais pu faire quelque chose.

- Ils m’ont demandé la corde pour te pendre et j’ai courageusement refusé.

- Tu n’avais pas de corde.

- Évidemment, idiot, C’est qu’en plus d’être valeureux, je suis intelligent. Si j’avais eu une corde, ils me l’auraient prise de force.

Ahasvérus savait tout faire de ses mains, c’est l’artisan le plus accompli que j’ai vu. Il était aussi doué à souffler le verre qu’à faire de la marqueterie ou qu’à réparer une paire de sandales au cuir millénaire. D’ailleurs, il portait les mêmes depuis la mort d’Isa.

Régulièrement, je le voyais triste. Il levait les poings vers le ciel et s’arrachait les poils de barbe. De temps en temps, il faisait même une tentative de suicide. Il se jetait d’une falaise et je passais les trois jours suivants à parcourir les criques pour retrouver son corps rejeté par la mer.

- Pourquoi fais-tu ça ?

- Parce que je suis fatigué de l’errance et des persécutions.

- Alors tu te persécutes toi-même ? Tu veux que je te persécute, moi ? Pour te faire plaisir ! Puisque ça a l’air de te plaire ?

- Non je préférerais que l’on trouve un endroit où l’on peut enfin s’arrêter ; on ne serait pas pourchassé pour n’avoir pas vieilli et on y laisserait les Juifs tranquilles !

- Pour une fois, Allah parle par ta bouche, Juif ! D’autant que dans un tel endroit de tolérance, je pourrais besogner mon âne sans avoir à me méfier des cadi. Mais un endroit où l’on ne persécute pas les Juifs, je ne sais pas si cela existe. »

Si l’âne opine de nouveau, c’est avec moins d’énergie…

« On est allés en Europe, l’Orient y était à la mode. On venait d’y traduire grossièrement Les Mille et une nuits et mon turban ainsi que les babouches d’Ahasvérus pouvaient courir les salons avec un certain succès et puisque nous nous trouvions dedans, nous les suivions partout. Hélas, Ahasvérus ne cessait de s’attirer des ennuis. Il suffisait que les taux usuraires soient trop élevés, que ses coreligionnaire pétrissent le pain avec du sang d’enfants chrétiens ou que plus simplement Ahasvérus refuse de planter ses fausses dents dans un jambon pour que je le retrouve brûlé vif à la sortie de la ville. Les Juifs sont toujours dans les mauvais coups.

- Fils d’Isaac, mon ami, au risque de te choquer, tu sens le pourceau rôti !

- Fils d’Ismaël, mon ami, éteins mes pieds et cours me chercher des vêtements !

Je sortais mon sik et lui pissais généreusement sur les parties encore fumantes. Après quoi, j’allais voler des draps étendus dans les champs. Il en paraît sa dignité calcinée et passait les jours suivants à se plaindre en suppurant tandis que je lui appliquais des onguents avec une infinie patience. L’Europe ne lui plaisait pas plus que le reste et il envisageait de s’établir dans le Nouveau Monde. »

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