Sabines a le visage que lui prête celui qui l’aime ou la désire. Chacun en ferait une description différente qui serait à l’image de ses propres sentiments ou de ses propres fantasmes envers elle. Sans doute, ses yeux sont marrons, mais ils prennent autant de nuances qu’elle a de prétendants. Le châtain de ses cheveux paraît alternativement blond ou brun en fonction des préférences masculines. Malgré sa taille inchangée, elle paraît petite au protecteur et grande à l’admirateur. Pour l’indifférent, elle est de taille moyenne.
Sabines n’a nul besoin de miroir chez elle (elle n’a d’ailleurs pas vraiment besoin d’un chez elle). Elle se maquille devant le reflet des yeux écarquillés de celui qui la contemple. Comme son visage change, son maquillage aussi. Beauté sans fard, discrète ne soulignant que délicatement ses traits ou catin outrancière et débordante, elle n’est que le reflet du regard d’un autre, d’une prunelle tour à tour bienveillante ou malintentionnée.
Sabines, ne sachant à qui se donner, s’offre à chacun et se prête à tout. Il lui suffit d’être désirée pour se donner entière. Elle a déjà eu mille vies. Et elle passe d’une lune de miel princière dans un hôtel Art Nouveau, gorgée d’amour et de tendresse, à une sodomie brutale dans un chiotte sordide, une main plaquée sur sa bouche et ses larmes, avec la même gentillesse, avec la même douceur, avec la même abnégation. Que voulez-vous ? Elle aime plaire. Veut être aimé. A tout prix. Même au sien.
Le seul signe qui mettrait d’accord les hommes de Sabines sur son physique, la seule marque qui lui appartienne en propre et qui permet de la reconnaître ,alors même que l’on ne l’aime plus, est l’étrange scarification qu’elle porte sous le coeur et à l’intérieur de la cuisse droite. Quatre traits verticaux barrés de biais par un cinquième. Comme les prisonniers, Sabines tient les comptes de ses captivités. Quand elle aime, elle, elle compte.
Cinq hommes lui ont brisé le coeur, c’est bien trop. Ce sont les cinq traits qu’elle porte sous sa poitrine.
Cinq hommes ont su la faire jouir jusqu’à en pleurer, ce ne sera jamais assez. Ce sont les cinq cicatrices qu’elle porte sur la cuisse.
Pour chacun d’eux, elle s’est entaillée la chair afin de conserver en elle à jamais un souvenir qui sinon disparaîtrait sous l’amoncellement de ses aventures. A une amie qui lui demandait des explications, elle assura que les cinq briseurs de coeur étaient aussi les amants de sa cuisse, chacun méritant deux scarifications. A un amant qui s’étonnait de ses cicatrices, elle dit tout à fait le contraire. Elle avait dit à chacun ce qu’il voulait entendre, pour ne pas déplaire. Et personne ne connaît la vérité à ce sujet.
Elle n’est personne sans amour. Elle se croit invisible si elle n’est pas admirée. Sans caresse, son corps s’écroule. Elle ne croit penser que si on lui parle. Elle mourrait si l’on ne lui donnait vit. Elle n’agit que pour plaire. Elle est toujours prévenante, conciliante, complaisante. Elle veut être toujours aimable pour être toujours aimée. Elle boit avec le buveur et cuisine pour le gourmand. Elle dort avec l’indolent et veille avec le luxurieux. Elle est généreuse avec le prodigue, comme avec l’avare. Elle est fidèle tant qu’on l’aime, même si elle couche à droite à gauche… On fini par la quitter à force de ne plus la voir. Elle a plusieurs histoires d’amour simultanées ainsi que quelques amants…
Elle passe alternativement pour une salope ou pour une sainte. Les hommes n’ont pas beaucoup d’imagination en ce qui concerne les femmes.
Sabines croit suivre son désir ; elle ne fait que se soumettre à celui des autres. Les autres imaginent la soumettre à leurs désirs ; jusqu’à ce qu’ils se rendent compte qu’elle ne fait que suivre le sien, de lits en lits. Ils se rencontrent sur un malentendu et se quittent de la même façon. Personne n’y comprend rien.
Elle ne sait pas si elle est heureuse. Elle se sent coupable. Elle ne sait pas si elle est heureuse. Sauf, peut-être, quand, le regard plein d’amour et la voix de passion, on le lui ordonne. Que voulez-vous ? Elle aime plaire.
Yseut ne tient à rien. Ou tout du moins à pas grand chose. Ou plutôt, si l’on tient à Yseut, c’est pour des raisons tout à fait dérisoires. Un regard. Une odeur. Une vision et un parfum.
La vision. Deux yeux en amandes. À les voir, on se doute que le fruit par lequel on nomme la forme de ses yeux a été inventé après, pour qu’hommage soit rendu à ces deux gouffres dans lesquels les hommes se jettent éperdument et s’abîment au mépris d’eux-mêmes.
Le parfum. C’est celui d’une fleur ayant sué pendant une longue étreinte estivale. Une première fragrance, légère, insinuante, imprègne le nez le plus obtus. C’est un safran, un pistil qui s’immisce. Puis une seconde, plus capiteuse, tout à fait sexuelle, captivante, celle d’une liane fleurie de corolles suppurantes de plaisir, pénètre violemment la cavité nasale avant de percer un chemin jusqu’au cerveau, pour s’y loger entre les deux lobes frontaux, à l’endroit exact où l’on éxécute les vaincus d’une belle en pleine tête.
Yseut n’est qu’une vision qui apparaît lors des solitudes nocturnes pour y laisser à travers de longues érections douloureuses les draps trempés de sueur et de tremblements. Yseut n’est qu’une odeur qui devient une idée fixe, que l’on croit deviner partout pour ne la sentir nulle part. Elle est la femme faite obsession, le mouvement perpétuel des nuits désenchantées, le désespoir fait cause. Nul ne saurait dire de quelle façon exactement elle serait jolie ou belle. Tous dirait qu’elle a du charme, que son regard est une hypnose et que son parfum est un filtre d’amour médiéval. Et que sans qu’elle ne soit ni charmeuse, ni charmante, on la croise et l’on est charmé, envouté, ensorcelé, supplicié, pieds et poings liés par le désir, possédé par l’idée de la posséder. Yseut est inoubliable. C’est la femme fatale malgré elle.
Yseut traverse la vie en allant de mort en mort, d’homicides en suicides, de faits d’hivers aux massacres estivaux durant lesquels ses prétendus prétendants s’égorgent ou se pendent avec une abnégation sectaire. Yseut est l’objet d’un culte extrême, justifiant les plus absurdes dévouements, les sacrifices les plus graves et elle ne compte plus autour d’elle les tragédies sanglantes qui de l’automutilation adolescente à l’autolyse des patres familias souillent son existence de fautes qu’elle n’a pas commises. Car elle n’a pas voulu séduire la plupart de ses victimes. Et, en admettant même qu’elle le veuille bien, elle ne pourrait se donner à toutes. Yseut a des prétendants dans tous les cimetières. Et c’est souvent aux enterrements qu’elle engeôle à nouveau.
Les uns ont, au hasard d’un regard ou par la coïncidence d’un coup de vent, connu un enfer immédiat. Les autres, ceux qu’elle a voulu séduire, ont eu la chance de goûter au fruit défendu avant de connaître la chute. Ils ont d’abord été captifs d’une spirale de désirs temporairement satisfaits. Yseut aime faire l’amour autant qu’elle le peut, de toutes les façons qu’elle le peut. Puis, post coitus, ces mêmes désirs renaissent encore plus violents et plus inassouvis. Ceux qu’elle a effectivement voulu séduire ont sombré dans une longue descente au paradis au gré de scénarii sexuels dont elle a été l’héroïne pure. Puis, arrivés au moment où ils ne pouvaient plus être à la hauteur de leurs propres fantasmes, ils ont été rompus, c’est à dire qu’elle les a quittés, les laissant, au propre comme au figuré, impuissants, émasculés en plein priapisme béat. De cette poignée d’élus, il ne reste que des insomniaques, des alcooliques, des fous ou, bien pire, des hommes dont le reste de vie est un regret immense.
Nul ne quitte Yseut. Jamais. Cela fait partie de son charme.
Yseut est tout à fait innocente des drames qu’elle provoque. Objet d’une cour permanente et universelle, elle n’a de toute façon qu’une idée très imparfaite des sentiments qu’elle suscite pour n’avoir jamais connu elle-même la solitude et les obsessions que cette dernière sublime et va, bien à raison, d’homme en homme sans jamais connaître le célibat. Assurée d’une victoire permanente, elle a rêvé, les rares nuits qu’elle a du passer seule, à ce soldat, bizarrement mutilé, auquel une belle perdue sur un champ de bataille aura arraché d’un coup la vue et l’odorat ; qui jamais avant que l’âge ne s’en mêle, ne sera impuissant ; qui du simple fait de sa présence, interrompra à jamais la ronde morbide des désireux… des morts… et des remorts…
3 Belles dans le barillet : les Naïades
Tags: Érotisme, Femmes fontaines, Naïades
Léthé, Daphné et Platée font exactement la même taille, ont un seul visage, une même voix, la même moue, rient des mêmes choses et pleurent à l’unisson. On pourrait mordre interminablement leurs nuques démesurées, leurs jambes longilignes, leurs longs bustes athlétiques. Ce sont des femmes longues que l’on parcourt du regard pendant d’infinies minutes. Leurs iris sont d’un noir abyssal. Elles sont les sosies exacts l’une de l’autre. Quand cette ceinte trinité entre dans un lieu public, le silence, qui se fait dévot, n’en est pas moins homme. Puis le bon sens et la science explique la raison du miracle en cours : ce sont des triplées monozygotes. Elles se ressemblent et s’assemblent comme trois gouttes d’eau.
Léthé se considère comme l’ainée, car elle est née quelques minutes avant ses soeurs.
Lorsqu’elles étaient enfants, leur mère les baignait toujours toutes les trois. Elles jouaient gaiement dans l’eau fumante jusqu’à ce que leur père les retirent, lèvres bleuies et membres grelottants, de la baignoire familiale. Elles aiment toujours l’eau passionnément et ont gardé l’habitude infantile de se baigner ou de se doucher ensemble. Quand elles voyagent, elles écument les rivières, les lacs et les bords de plages et on retrouve parfois à leurs alentours de jeunes hommes hébétés par la vision des trois nymphes se baignant nues sous une cascade. Elles s’aiment tant l’une l’autre qu’elles ne sauraient aimer aucun homme aussi fort. Beaucoup pensent qu’elles couchent ensemble et si rien ne le laisse vraiment à penser, les hommes de leur entourage aiment à s’imaginer la chose. L’idée même ce cet enchevêtrement haletant et moite réchauffe les draps froids des insomnies solitaires.
On ne parvient à distinguer les Naïades que nues : Daphné a, sur l’épaule droite, une cicatrice parfaitement ronde de la taille d’une pièce de monnaie ; Platée porte une longue estafilade qui remonte le long de sa cuisse gauche. Seule Léthé est vierge de tout stigmate.
Elles ont chacune une cour bigarrée de prétendants transis et d’admiratrices béates qui rivalisent pour leur plaire. Leur solitude discrète est assourdie d’un brouhaha continuel où chacun essaie de s’attirer une oreille attentive, un regard approbateur, un signe quelconque qui le placerait au rang des favoris de la cour. Au milieu, de toute cette agitation, elles s’ennuient joliment. Autour les paons font la roue, les costauds prennent des poses, les malins pérorent et les jeunes femmes essaient de se refléter dans leurs yeux. Les trois soeurs ne s’animent vraiment qu’en présence l’une de l’autre. Leurs amants sont rares, et bien que cela ne se sache pas, elles se les partagent presque systématiquement, abusant de leur identité commune et de leur charme immuable. L’amant passe de baignoire en douche sans vraiment s’en apercevoir au début ; il est adoubé par Daphnée, puis fait l’amour à Léthé dans l’appartement de la première sans se rendre compte de la supercherie. Tout au plus s’étonne-t-il de l’appétit insatiable de sa liaison et de sa surprenante ubiquité. De toute façon, aimer l’une, c’est infailliblement aimer les trois tant elles se ressemblent et partagent plus qu’une apparence. C’est le jour où il lui arrive d’en aimer deux lors d’une même union qu’il commence à comprendre qu’il a en fait trois maitresses interchangeables. La plupart renoncent à ce stade et les Naïades retournent à leurs solitudes. Une autre circonstance écarte le galant. Les étreintes des Naïades sont exclusivement aquatiques. L’amant reparti ignore le vrai secret de ses étreintes communes et amphibies.
Léthé, Daphné et Platée sont des femmes fontaines. Au moment de l’orgasme, elles urinent de plaisir. Elles se partagent donc des amants qui acceptent de leur faire l’amour dans l’eau, où, ce qu’elles considèrent comme un frein à leur plaisir, devient presque invisible.
Seul Ulysse continue de les aimer épisodiquement quand ses missions ne l’éloignent pas trop de la triade. Ulysse est un médecin humanitaire, chirurgien spécialisé dans la traumatologie et l’alcoolisme exotique, qui court les tremblements de terre, les typhons et les guerres civiles. Les trois femmes le rassurent plus qu’elles ne l’inquiètent. Ils les aiment dans leurs lits respectifs après les avoir apprivoisées une à une. Il aime se répéter intérieurement Mes femmes fontaines quand il est fatigué d’amputer les membres nécrosés d’enfants. Il trouve l’expression charmante. Il aime l’idée qu’aucune, à son sens, ne puisse simuler un orgasme.
Le 26 décembre 2004, Daphné et Platée disparaissent emportée par le tsunami alors qu’elles se baignaient sur une plage des Maldives. Ulysse part le 28 en Indonésie pour soigner les victimes.
Léthé plonge dans un sommeil lourd, se noie dans d’immenses vagues d’alcool qui traversent en grondant son appartement, déplacent les objets et emportent les meubles. Elle ne se lave plus. Elle couvre sa beauté d’un voile de crasse qu’elle gratte jusqu’au sang lorsque cela la démange.
Ulysse rentre six semaines plus tard. Il court chez Léthé, la découvre nue, zébrée, écorchée, puante, tendue comme une corde.
Il lui tire un bain et lui ordonne de s’y plonger. Il la rejoint dans la pièce d’eau, une cigarette au coin des lèvres et muni de sa trousse de cuir. Il la lave consciencieusement, la masse comme il peut, lui rince les cheveux et le visage et rallume une cigarette. Il la fume en tremblant, puis l’écrase délicatement sur l’épaule droite de Léthé à la hauteur exacte de la cicatrice de Daphné. Il prend ensuite, dans la trousse de cuir, un scalpel. Il écarte légèrement les cuisses de sa compagne, entaille délicatement la chair de la cuisse gauche. Il redessine, de mémoire, la cicatrice de Platée. Léthé se mord les lèvres. Une volute de sang s’élève dans l’eau chaude le long de ses genoux et de son bassin. L’artère fémorale est touchée. Elle succombe en moins d’un minute, semblant se liquéfier de contentement dans la chaleur du bain. Il se tranche professionnellement les veines en répétant inlassablement, pour se rassurer alors que sa vue se voile, Mes femmes fontaines, mes femmes fontaines, mes femmes fontaines, mes femmes fontaines, mes…
Au jeu de l’amour, et bien qu’elle en connaisse parfaitement les règles, Alice est une perdante. Elle sait par coeur la théorie et les moindres raffinements stratégiques. Elle lit avec avidité tous les spécialistes qui ont écrit sur le sujet et s’est constituée une bibliothèque sur le sujet où Shakespeare et Barthes côtoient des courriers du coeur découpés dans des magazines féminins et rigoureusement archivés.
Sa vie tourne autour d’une féminité qui a pour modèle la beauté éternelle des grandes oeuvres et celle, éphémère, des modes successives qu’elle suit avec un goût sûr et décidé. Chaque matin, après avoir soigneusement nettoyé sa coupe de cristal, Alice se prépare au combat lors d’un long rituel où le moindre détail doit être à ses yeux parfait. Elle se lève en étirant son corps superbe et nu et en faisant quelques exercices pour maintenir un galbe parfait. Elle passe de longues heures dans une salle de bain qui tient du laboratoire, mariant savons, crèmes et parfums en une alchimie toujours renouvelée, transformant ce qu’elle croit être du plomb en ce qu’elle croit être de l’or. Elle choisit des sous-vêtements luxueux, luxuriants, puis va accommoder à ce secret de dentelles, que personne n’a jamais vu, le reste de sa garde-robe, mariant les étoffes et les couleurs avec l’oeil professionnel du couturier préparant le défilé. Sans doute Alice ne sait pas à quel point elle est déjà belle et qu’elle n’a qu’à souligner ce qu’elle cache sous les mascarades successives. Au sortir de sa discipline quotidienne, Alice est une femme nouvelle qui n’est pas tout à fait elle. Elle y parvient si bien qu’on peine à la reconnaître, qu’elle disparaît sous le modèle dont elle se rapproche. Les lignes de ses effets la font devenir mince un jour, plantureuse le lendemain. Ses maquillages altèrent sans fin la forme de son visage et le dessin de ses traits. Elle change de style comme de chemise. Alice est successivement, par la grâce d’une science illimitée, mille femmes différentes : la femme fatale des films noirs, l’épouse de l’Empereur de Chine, la Vénus de Boticelli. Si elle était sûre de la beauté de celle de Milo, un matin, elle se trancherait les bras. Elle sort de la salle de bain après avoir mis à son poignet gauche un bracelet de métal qui couvre la cicatrice toujours douloureuse et le pansement quotidien. Elle déjeune ensuite de thés aux effets thérapeutiques et de fruits choisis en fonction de la saison, du temps qu’il fait et de son teint du jour. Parée, elle part au travail où se répète chaque matin la même scène absurde…
« Bonjour, Mademoiselle, je peux, peut-être, vous renseigner ?
– C’est moi… Alice…
– Ah pardon, je ne t’avais pas reconnu… Tu es superbe, ce matin… »
Alice est satisfaite. Elle ne se rend pas compte qu’on la trouve aussi excentrique qu’elle est superbe et que si l’on se retourne dans son sillage, c’est autant pour l’admirer que pour s’étonner de son harnachement.
Elle passe alors la journée à s’ennuyer au travail en pensant à l’amour… Elle a un homme en vue, il est beau, cultivé, prévenant et si différent des autres. Elle rédige des lettres imaginaires pour l’inviter enfin à ce rendez-vous parfait où il succombera au milieu des étoffes arrachées. Elle lui envoie mille signes abscons qui ratent leur cible. Ses attentions délicates sont prises pour de la gentillesse ou pour des excentricités. Rien n’est clair dans ce qu’elle exprime tant elle cache la violence de ses sentiments sous tout un réseau de symboles dont elle seule, et son abondante bibliothèque amoureuse, connaissent la signification. Lorsque par miracle, enfin, sa proie saisit ce qu’il est en train de se passer, qu’elle regarde avec attention cette jeune femme à la beauté protéiforme, à l’intelligence remarquable, à la gentillesse constante, Alice s’est mise à penser à un autre. C’est qu’elle est toujours amoureuse d’un homme qu’elle n’a pas sous sa coupe. Elle est au fond plus amoureuse de la passion que de ses objets successifs et se complaît dans un désir inassouvi. Alice aime les hommes de loin, quand elle peut les imaginer d’une perfection égale à la sienne.
Le midi, elle mange seule. Comme chaque midi. Elle avait prévu de manger avec lui. Mais elle s’est mal débrouillée. Ou il n’a pas compris. Elle imagine ce qu’aurait pu être ce repas en sa compagnie.
Il en va de même de son retour chez elle.
Alice est vierge, du moins souhaite-t-elle le croire encore, par le fait d’un hymen dont la solidité n’a jamais rompu les rares fois, des accidents, où elle est parvenue à s’offrir à un homme une nuit. Elle est persuadée que celui-ci ne rompra que sous les coups de bassin de l’amant idéal qui est toujours le prochain. C’est pourtant une maîtresse zélée et experte par la grâce de ses lectures, qui comprennent aussi tout une encyclopédie du plaisir masculin qu’elle applique avec un mélange d’inexpérience et de passion tout à fait excitant. Elle n’a jamais connu le plaisir tant elle se concentre sur celui de son partenaire.
Le soir venu, au crépuscule de ses fantasmes diurnes, elle s’attache les jambes au lit avec des liens de cuir qu’elle serre le plus possible. Alice se masturbe alors jusqu’à l’épuisement en pensant à lui, avant de donner un petit coup de lame de rasoir à son poignet gauche. Elle recueille goutte à goutte son sang dans une coupe de cristal jusqu’à avoir la tête qui tourne puis s’endort dans ses draps blancs maculés de taches carmin. Elle imagine, en caressant du doigt les taches encore humides, que son hymen a rompu et qu’elle s’endort dans ses bras, enlacée dans un bonheur justement mérité.
1 Belle dans le barillet : Bastet
Tags: Bastet, Petits chats, Yeux bleus
Bastet est l’éternité faite jeune fille. Elle ne vieillit pas vraiment, elle commence juste à faire plus jeune que son âge. Bastet naît enfant-femme puis devient une femme enfant. Petite fille, elle collectionne les bijoux. Adulte, elle se passionne pour les poupées. Elle ne perd pas de temps à se faire belle tant il lui est facile d’être charmante ou jolie. Tout le charme de Bastet vient de ses immenses yeux bleus qui lui dévore le visage et obsède les âmes masculines. Ils sont en permanence légèrement écarquillés, comme si tout l’étonnait. Rien de plus troublant que ce regard immense qui donne le vertige. On y devine un vide infini, mais c’est bien l’immensité de ce vide qui fascine. Elle n’a plus qu’à habiller avec soin ce regard pour charmer tous les hommes. Même ses chaussures, elle les choisit en fonction de ses yeux. Sa peau est très pâle, presque translucide et on devine, au travers, les ombres bleutées de ses veines anguilliformes qui palpitent, qui font comme une dentelle sombre assortie au satin de ses yeux. Bastet a tout de ses poupées de porcelaine aux yeux trop grands et que l’on ose à peine toucher de peur qu’elles ne se brisent. Bastet a une peau très douce, une voix haut perchée et très douce, des manières très douces. On s’endort dans ses bras rien qu’à l’entendre parler. Il suffit d’avoir des yeux pour la caresser. Quand on parle de Bastet à un confident, c’est en baissant la voix ; et la première chose dont on parle est sa douceur. On ne parle pas du reste, personne ne nous croirait. Sa chambre aux couleurs pastels, ses oreillers gigantesques, ses peluches innombrables, son fétichisme infantile, son goût pour le silence, ses petits chats qui ont tous des yeux bleus immenses et qui disparaissent mystérieusement… Ses cruautés souriantes…
Bastet est dangereuse… Comme les poupées de porcelaine, qu’elle collectionne pour lui servir de faire-valoir, l’âme de Bastet est un espace évidé et sombre. Si elle a besoin d’amour, c’est pour immoler une âme à son corps de poupée. Pour la vampiriser. Tout commence doucement. Séduit par la pureté paradisiaque de son regard, par la douceur insinuante de sa voix, par le velouté de sa peau sous les caresses, l’homme de Bastet est comme hypnotisé et ne se rend déjà plus compte. Elle est souvent fatiguée quand ils voient des amis communs et ils rentrent de plus en plus tôt. Sa petite moue de lassitude est si craquante… Ses amis à lui sont trop violents ou vulgaires pour elle. Son grand regard est triste. Il est si difficile de faire sourire des yeux si immenses. Elle est délicate, et ce sont des brutes : il les verra seul. Puis moins. Puis plus. Son quotidien devient cotonneux. Elle réclame sans cesse des câlins et ça fait au moins six mois qu’il n’ont pas fait l’amour. Ont-ils d’ailleurs jamais fait l’amour, il ne sait plus très bien. Elle est, de toute façon, bien trop douce, trop fragile pour être pénétrée. Elle a des cicatrices au niveau des omoplates. Elle dit avoir été un ange. Il s’ennuie de plus en plus, mais avec de moins en moins de colère, de dépit. Il dort beaucoup, il a de plus en plus besoin de sommeil. Il se demande juste ce qu’il advient des petits chats. Elle les tue quand ils grandissent, parce qu’elle les préfère chatons. Parce qu’après, ils ne sont plus aussi mignons. Ils finissent dans la poubelle sous l’évier. Personne ne le sait à part lui, puisque jamais personne ne vient chez eux. Comme ses chatons dont elle brise le cou d’un petit mouvement de poignet, elle ne l’appelle que bébé, et lui-même ne se souvient plus très bien de son prénom. Il ne sort plus. Il préfère rester à la maison. Elle, elle voit un peu Horus, cet ami qui lui faisait si peur auparavant. Horus est fasciné par les grands yeux bleus de Bastet. Il les regarde jusqu’à en avoir la tête qui tourne.
L’homme de Bastet se regarde dans une glace. Il se sent vieillir tout seul. Il est fatigué. Elle sort presque tous les soirs sans lui. Il s’imagine que le suicide serait plus digne. Il a peur de finir comme les chatons.