Dernier entretien avec Jean Grimbosq :
“Pfff… La torture… Tout ça arrive trop tard de toute façon, non ? C’était déjà connu pour l’Algérie à l’époque. Même pendant la Résistance… On était pas des enfants de choeur. Et en face non plus d’ailleurs… Que ce soit la Gestapo ou les miliciens, il ne faisait pas bon tomber entre leurs mains. Le renseignement est sans doute ce qu’il y avait de plus important. Je crois que c’est à partir de l’été 43 que nous renseignions Londres presque directement. Moi, ça ne faisait pas partie de mes activités, mais Joseph était très doué pour ce genre de chose. Il aurait fait un officier formidable. Et comme nos activités étaient clandestines, les Allemands, les collabos, Vichy, tous se sont concentrés sur le renseignement. Et il n’y a pas 36 façons de faire du renseignement efficace. Tu quadrilles le terrain, tu rafles autant que tu peux, même les innocents, surtout les innocents d’ailleurs, tu tortures, tu exécutes et tu fais disparaître les corps. Si tu assortis ça avec un couvre- feu, ça te permet de travailler tranquille la nuit pour les arrestations, et des groupe contre-révolutionnaires, tu as du renseignement de première.
Dans le fond, ce sont les Allemands qui m’ont appris à torturer. La baignoire, c’est vraiment une leçon que j’oublierai jamais. Ça te travaille un bonhomme pendant des jours sans l’abîmer. Tu ajoutes la privation de nourriture, de sommeil, les menaces et l’enfermement et crois-moi qu’en quelques jours tu fais réciter le Notre Père à n’importe quel arabe sur n’importe quel air. La gégène, c’était un coup de génie. On a commencé en Indo, un peu. Et puis l’Algérie…
Bon, ton arabe, tu lui fais réciter le Notre-Père en quelques jours dans le pire des cas, mais c’est pas la Bible non plus… Faut pas croire tout ce qu’il te raconte, il te récite un peu n’importe quoi à la longue… Il y a du vrai dont tu te doutais même pas… Il y a du faux que tu crois vrai juste parce que tu rêves de l’entendre… Il faut recouper les interrogatoires… Tu as ceux qui racontent tout et n’importe quoi au bout de dix minutes… Et puis tu as les têtus, c’est mulet un arabe des fois, eux ils vont jusqu’au bout… C’est rare, mais ils finissent sur la planche avec une bonne crise cardiaque après t’avoir insulté pendant quatre jours. Tu peux pas t’empêcher d’avoir une certaine admiration pour eux. Mais quand il ne reste plus qu’un tas de viande, tu passes au suivant.
Je te raconte ça, parce que je sais bien que je vais crever bientôt. Mais c’est pas malin. Aussaresses aurait mieux fait de se taire, malgré l’amnistie, il ne s’est attiré que des ennuis. Je n’ai jamais eu beaucoup d’estime pour lui malgré ses faits d’arme. Je préfère l’attitude de Bigeard. Même si sa réputation a été salie, il reste un homme d’honneur et sans doute un des meilleurs militaires français.”
Merci pour votre témoignage. Je suis pupille de la nation. Mon père est décédé alors que j’avais deux ans et demi. Je commence un travail de mémoire. j’essaye de comprendre. Je suis surpris du silence qui accompagne cette période.Peut être accepterez vous de m’aider?