Archives pour Lundi 21 Décembre 2009 à 08:41

Il n’y a pas d’animaux domestiques dans la ville souterraine. Il n’y a que les rats et les cafards, la vermine. Rien ne vit dans l’ombre que les nécrophages, les coprophages et les hommes. Il y a bien sûr une exception. À s’être souhaitée en dehors de toute règle, Mensonge n’en tolère aucune. Il y a donc une exception nécessaire et c’est un âne. Son propriétaire en est très fier.

« Il sait compter et a lu le Coran. C’est un philosophe. Jamais on a vu d’âne plus intelligent. Il sait par coeur les hadiths et la recette du halva. J’ai eu des dizaines d’ânes mais celui-ci est un authentique génie. Il maîtrise l’algèbre et l’astronomie. J’en suis très fier. »

C’est un vieux turc qui parle. Il a un turban immense qui a du être blanc il y a mille ans et qui décline toutes les nuances de la crasse, le gris de la poussière, l’ocre de la terre, le gris-vert des moisissures… Tout mensonge connaît ce vieux turc. On se raconte ses meilleures dans les clandos. Il tient tête aux trafiquants, papote avec les fous et se moque de la Main, dont il fait pourtant partie. Il boit énormément et jamais ne tombe. Il sent le hachich et la sueur et des champignons poussent sur ses pieds nus

Lorsque ni les trafiquants, ni la Main ne veulent régler un problème, turcs, arabes, roumains, ruskoffs et polaks se tournent vers lui. La plupart du temps, il ne règle rien et l’affaire se termine dans un bain de sang, comme toujours. Mais entre-temps, on bien ri de son avis et c’est avec bonne humeur qu’on a nettoyé les armes en vue du guet-apens. L’Ange de la mort habite Mensonge.

« Ne pas mourir est devenu pour moi une activité quotidienne. Azraël est un ange accompli, toujours ponctuel qui venait me réclamer les premières années cette seconde prière que je ne fis jamais. J’ai vieilli et Khadidja est mort, enfin… Avec son appétit immense pour mon sik et pour toute nourriture, cette femme m’a vidé et affamé. À sa mort, j’ai quitté mon village et beaucoup voyagé. J’ai fini par apprendre les langues que je simulais connaître : le kurde, le perse, l’arabe. Moi le paysan qui fut successivement muezzin, cadi, imam et bouffon, je devins lettré. Pour satisfaire les caprices de la faim et les exigences de mon état, je devins écrivain public et soufi, louant Allah sans jamais prier. »

L’âne opine.

« Autour de moi, tout s’écroulait. Le désert engloutissait des villes entières, je voyais les oasis s’assécher, les dynaties s’achever, les empires se fragmenter. La nature même me semblait mortelle et j’ai vu mourir des oliviers centenaires que j’avais plantés ! À force de deuil, j’ai renoncé au mariage. Et puis un jour, j’ai croisé ce vieux Juif qu’on lapidait gaiement à la sorie d’un village. un vrai plaisir à voir. Rarement les enfants s’étaient autant amusés. Je m’approche du spectacle non sans avoir choisi soigneusement quelques pierres sur le chemin que je soupèse avec délectation. Je m’apprète à les lancer quand soudain je le reconnais… Je l’ai enterré vivant, il n’y a pas ving ans… C’est quand même costaud un Juif… »

L’âne opine derechef…

« Le plus étonnant est qu’il n’a pas changé. Comme lorsqu’on l’a enterré vivant, il a l’air beaucoup plus accablé que paniqué. Il regarde vers moi, semble me reconnaître et s’écroule à l’instant même où une énorme pierre lui heurte le crâne. La petite troupe se disperse dans la bonne humeur. Je m’approche. Il est parfaitement immobile.

- Ça va ?

- Ça fait un peu mal, mais ça va, ça va passer.

- J’ai du baume si tu veux, je peux te panser avec mon turban.

- Non merci, il est trop sale.

- On se connaît, non ?

- Oui, tu m’as enterré vivant, il y a presque vingt ans…

- …

- …

- Tu m’en veux ?

- Un peu, oui…

- Tu sais je pensais pas à mal. C’est plus une distraction qu’autre chose, on vous enterre, on vous bastonne, on vous lapide parce que ça fait plaisir aux enfants. Sans les Juifs, dans le fond, on s’ennuierait.

- Si tu croies que ça me console…

- Au moins tu es vivant, survivre à un enterrement et à une lapidation, ce n’est pas si commun.

- Ça non plus, ça ne me console pas…

- Ça pourrait être pire !

- Et comment donc ?

- Si quelqu’un savait ce que je sais, il te torturerait sans fin. Au fond, tu as de la chance d’être tombé sur moi car vois-tu nous avons le même problème…

- Qui est ?

- Nous ne voulons pas mourir !

- Non, moi, c’est le contraire, je voudrais, mais je ne peux pas.

- Et moi, je peux mais je ne veux pas. Comment t’appelles-tu ?

- Ahasvérus…

- Ahasvérus, je suis enchanté… Mon nom est Nasreddine, écrivain public, soufi, maître d’école, imam et tout ce que tu voudras…

- Et persécuteur de Juifs !

- Oui… Tu vois, on est fait pour s’entendre. Allez, lève-toi avant que les villageois ne me surprennent à parler avec un Juif mort. Lève-toi ou je vais chercher une pierre pour t’achever !

- J’arrive, j’arrive…

Et on s’est bien entendu… On a voyagé plus de deux cent ans ensemble. J’en ai profité pour apprendre l’hébreu. De temps en temps, il se faisait persécuter, ils sont comme ça les Juifs, ils ne peuvent pas s’en empêcher. Je me mettais à l’écart et le lendemain, j’allais le dépendre ou le déterrer. Il me boudait un peu.

- Tu aurais pu faire quelque chose.

- Ils m’ont demandé la corde pour te pendre et j’ai courageusement refusé.

- Tu n’avais pas de corde.

- Évidemment, idiot, C’est qu’en plus d’être valeureux, je suis intelligent. Si j’avais eu une corde, ils me l’auraient prise de force.

Ahasvérus savait tout faire de ses mains, c’est l’artisan le plus accompli que j’ai vu. Il était aussi doué à souffler le verre qu’à faire de la marqueterie ou qu’à réparer une paire de sandales au cuir millénaire. D’ailleurs, il portait les mêmes depuis la mort d’Isa.

Régulièrement, je le voyais triste. Il levait les poings vers le ciel et s’arrachait les poils de barbe. De temps en temps, il faisait même une tentative de suicide. Il se jetait d’une falaise et je passais les trois jours suivants à parcourir les criques pour retrouver son corps rejeté par la mer.

- Pourquoi fais-tu ça ?

- Parce que je suis fatigué de l’errance et des persécutions.

- Alors tu te persécutes toi-même ? Tu veux que je te persécute, moi ? Pour te faire plaisir ! Puisque ça a l’air de te plaire ?

- Non je préférerais que l’on trouve un endroit où l’on peut enfin s’arrêter ; on ne serait pas pourchassé pour n’avoir pas vieilli et on y laisserait les Juifs tranquilles !

- Pour une fois, Allah parle par ta bouche, Juif ! D’autant que dans un tel endroit de tolérance, je pourrais besogner mon âne sans avoir à me méfier des cadi. Mais un endroit où l’on ne persécute pas les Juifs, je ne sais pas si cela existe. »

Si l’âne opine de nouveau, c’est avec moins d’énergie…

« On est allés en Europe, l’Orient y était à la mode. On venait d’y traduire grossièrement Les Mille et une nuits et mon turban ainsi que les babouches d’Ahasvérus pouvaient courir les salons avec un certain succès et puisque nous nous trouvions dedans, nous les suivions partout. Hélas, Ahasvérus ne cessait de s’attirer des ennuis. Il suffisait que les taux usuraires soient trop élevés, que ses coreligionnaire pétrissent le pain avec du sang d’enfants chrétiens ou que plus simplement Ahasvérus refuse de planter ses fausses dents dans un jambon pour que je le retrouve brûlé vif à la sortie de la ville. Les Juifs sont toujours dans les mauvais coups.

- Fils d’Isaac, mon ami, au risque de te choquer, tu sens le pourceau rôti !

- Fils d’Ismaël, mon ami, éteins mes pieds et cours me chercher des vêtements !

Je sortais mon sik et lui pissais généreusement sur les parties encore fumantes. Après quoi, j’allais voler des draps étendus dans les champs. Il en paraît sa dignité calcinée et passait les jours suivants à se plaindre en suppurant tandis que je lui appliquais des onguents avec une infinie patience. L’Europe ne lui plaisait pas plus que le reste et il envisageait de s’établir dans le Nouveau Monde. »

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Méfiance arboricole

Mercredi 16 Décembre 2009 à 08:27 - Catégorie: Fugitives
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La morphologie des arbres indique clairement qu’ils savent quelque chose que nous ignorons sur la prochaine inversion de gravité. Ils auraient pu nous en parler.

Alors que l’on milite contre la déforestation, leur indifférence criminelle à notre égard choque de plus en plus.

On se demande même si, le long des routes, les platanes ne font pas volontairement ce que les arbres pensent tout doucement.

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Sur le papier, ça a tout du projet excitant… Il s’agit d’associer sur scène un combo reggae  et une formation classique. Pour le combo reggae, c’est Khalifa et PRS (Positive Radical Sound) qui s’y collent. Pas de souci donc. PRS tourne depuis des années et compte en son sein de très bons musiciens. Du côté de la formation classique, c’est l’Orchestre d’Hérouville qui va se colleter aux rude-boys. Pas d’inquiétude non plus, il commence à avoir l’habitude de ce genre d’exercice puisqu’il est déjà coupable de s’être fourvoyé dans la musique électronique avec Ybrid et le Requiem Ex Machina. Personnellement, ça m’avait déjà beaucoup plu.

La question sur ce genre de projet est toujours la même, les deux formations vont elles réussir à communiquer, à créer l’harmonie et à la retranscrire sur scène ? C’est que pendant que les musiciens de l’Orchestre passaient leur Bach d’abord, les PRS faisaient l’école buissonnière en Jamaïque. Entre les aficionados du feuillet de partition et ceux de la feuille à rouler, le dialogue peut susciter des quiproquos qu’il faut surmonter sur scène.

En plus de PRS, présentant une formation somme toute assez typique, voix, choeurs, guitare, clavier, basse, batterie, on a donc droit sur scène à un percussionniste classique, un pupitre de cuivres et un pupitre de cordes le tout dirigé par Norbert Genvrin.

Pour vous rassurer immédiatement, le concert fut très bon. Et la réussite vient d’abord du travail de Stéphane Lechien dont les arrangements vont établir le continuum nécessaire à un bon dialogue entre les deux orchestres. Tapant très pertinemment dans les musiques populaires noires qui ont déjà eu droit aux arrangements orchestraux (swing, musique afro-cubaine, BOF de blacksploitation), Lechien emmène très rapidement l’orchestre vers des couleurs plus classiques et s’amuse à citer Carmen, le tout sans perdre l’assise rythmique de PRS. On a donc à la fois la force chaloupante du riddim et la grâce, non dénuée d’humour, de l’Orchestre. Si l’on a l’habitude d’entendre, depuis le revival ska américain, de très bons cuivres à la fois techniques et chaleureux,  les cordes ajoutent sans conteste un vrai plus au tout : c’est à la fois très rare et très beau. Stéphane Lechien retrouve alors la formule magique qui a fait la gloire des arrangeurs sud-américains, comme Lalo Schiffrin ou Emir Deodato, capables de diriger un symphonique comme d’arranger une bossa en gardant un subtil équilibre entre la musique des conservatoires et celle des ghettos.

De magnifiques arrangements de cordes donc, la balle est dans le camps de PRS. Et le combo tient très bien sa machine, Nesta à la batterie et Nono à la basse proposent des riddims on ne peut plus posés et les interventions de Pierre à la guitare sont d’une efficacité redoutable. Je ne les avais pas vu sur scène depuis quatre ou cinq ans et ils ont pris de la bouteille dans le bon sens du terme. Je vais retourner les voir. C’est une formation qui vaut très largement les formations reggae nationales et qui a démontré ce soir là sa capacité d’adaptation et de création.

Comme dans beaucoup de créations, on repère quelques petites faiblesses, de légers flottements rythmiques. C’est vrai qu’on aurait aimé voir Khalifa prendre un peu plus la scène ou des solos de cuivre avec des attaques plus franches. C’est normal, il y a encore un peu de timidité devant la difficulté de l’enjeu. L’Orchestre et PRS, c’est un peu un couple au premier soir de rendez-vous. Et on ne doute pas que l’histoire peut continuer. Le spectacle est bon. Il ne demande qu’à tourner un peu plus pour trouver le ton juste qui mettra encore mieux en valeur l’idée. En dehors de cette petite fragilité, le pari est largement réussi, les deux formations s’enrichissent l’une l’autre et trouvent sur certains passages une véritable unité dont tout le monde ressort grandi.

Il paraît que le spectacle est à vendre, moi, j’achète sans problème…

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Ne rien faire, c’est s’assurer d’avoir le temps de la réflexion.

Ne rien faire, c’est être sûr de ne pas mal agir.

Ne rien faire permet de réduire les dépenses et de gagner du temps sans trop se fatiguer.

Ne rien faire c’est éviter les effets d’annonce, l’hyperactivité  médiatique, les mensonges et la surenchère législative.

Ne rien faire, c’est faire de la résistance passive un mode de vie.

Ne rien faire n’est ni progressiste, ni réactionnaire, c’est juste mieux !

Ne rien faire avec le Parti Immobiliste, c’est agir par conviction plutôt que par oisiveté.

Arrêtez de vous plaindre que, de toute façon, vous n’y pouvez rien ; décidez-le !

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