Dans l’écosystème social, le nerd avait le statut de l’animal en voie de disparition. Rappelez-vous votre scolarité, pendant que nous testions les psychotropes, apprenions à dégrafer d’une main experte des soutien-gorges et écoutions Led Zeppelin, le nerd se passionnait pour la programmation, les romans d’Isaac Asimov et les compiles Synthétiseurs. Physiquement faible et nul en sport, myope comme une taupe, le cheveux gras, le nerd semblait incapable de se reproduire. Il nous faisait penser à Stephen Hawking, ce mutant qui regardait les étoiles tordu dans un fauteuil roulant. Sauf que nous ne connaissions pas Stephen Hawking. Le nerd n’était pas cool.

Aujourd’hui tout à changé. Si Steve Jobs pète, c’est toute la planète qui sent mauvais. Et Stephen Hawking s’est transformé en Quentin Tarantino. Pas beaucoup plus beau, mais alors beaucoup plus cool. Le nerd incarne un cool décontracté, parce que c’est un cool qui s’ignore. Il est devenu le prescripteur culturel ultime, dont le savoir encyclopédique et la capacité de gérer de l’information lui permettent de faire le tri pour séparer le bon grain de l’ivraie. Pendant ce temps, les anciens cool  ont raté leurs études, ont des boulots minables, sortent le samedi soir pour trouver une excuse à leur alcoolisme et ramène des radasses dans leurs pavillons à crédit.

Peter Digital Orchestra est un sale nerd. Il porte la raie sur le côté, il a des lunettes et du duvet, il porte des chemises boutonnées jusqu’en haut… Et il est cool… La preuve, la première fois que je l’ai vu, c’était lors d’un DJ set. Deux titres m’ont marqué ce soir là. Paper Planes de MIA que j’entendais pour la première fois et dont la force dancefloor était immédiatement perceptible. Et une tuerie électro qui m’a immédiatement chauffé les sangs, un morceau à la fois super booty et qui se permettait aussi de breaker dans tous les sens. Le titre me reste dans le crâne plusieurs semaines avant que je ne revoie P.D.O. en DJ set et que j’apprenne que ce titre d’une simplissime efficacité se nomme Juicy Lady et avait été commis par le bonhomme.

Peter Digital Orchestra sort un nouvel E.P. Local Hero chez Eklektik Records et oui, c’est bon et oui, c’est cool… Pffffff… Il tient une formule assez redoutable qu’il décline sur les 6 titres suivants.

Born in 1980 sonne comme la version dance mid-tempo d’un soundtrack de Carpenter.

Red and White démarre sur un gimmick qui rappelle la mort du héros dans un jeu CPC 6128, avant de torturer une ligne de basse innocente pour notre plaisir pervers

Bubblegirl est mon titre préféré de l’album. Un petit bijou de production millimétrée, à la fois gras et primesautier qui tend vers un 8 bits de bon goût.

Jeux de langues prend le temps d’installer sa ligne avant de finir en hip-hop digital old-school qui revendique plus la libération des culs assis que des frères en prison.

Banging Booties avec son énorme ligne de basse surcompressée passe à un long pont clavier eighties avant de rebalancer la sauce derrière des samples de voix qui rappelle le meilleur du new beat.

Rebond achève le tout en reprenant l’ensemble des ingrédients.

Toujours sexuel, mais (presque) jamais putassier, c’est un E.P. dont les morceaux démarrent sur des boucles presque évidentes de facilité avant que systématiquement le nerd ne s’en empare pour en faire des break beats ravagés et dansant,  qui rappellent la scène américaine de la fin des années 80 quand personne n’avait encore eu le front de séparer tout à fait Chicago, New York et Detroit… On se croirait revenu une époque où house, hip-hop et techno étaient juste les déclinaisons d’une volonté de faire danser le ghetto sur les machines et non pas encore des chapelles strictement séparées, à une époque où les nerds ne rentraient pas dans les teufs mais préparaient leur revanche en mimant des masturbations sur des machines électroniques. Local Hero est un E.P. péchu et dansant, idéal pour faire revenir ta femme en moins de 24h00 ou pour draguer en club.

Pour être un peu méchant, (ça permet de faire croire qu’on est un critique pro et  puis ça alimente les conversations la fois suivante en vertu de la règle qui veut que quand tu fais dix compliments avec une seule nuance à un artiste local, en général la personne ne se souvient que de la nuance…) on dirait à Peter qu’on aimerait bien parfois un peu plus de richesse mélodique pour que sa musique prenne un peu plus d’ampleur et ne s’arrête pas au gimmick. Mais on peut lui reconnaître que des gimmicks en question, il tire le maximum sur le E.P. et encore plus en live.

Depuis les années 80, où il se faisait taper son goûter dans les couloirs, Peter Digital Orchestra se porte bien et a enfin du succès avec les filles. En tout cas, sa gonzesse est bonne. Et son E.P. aussi…

Revenge of the Nerds

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Lamantins, chiens empeluchés et singes

Lundi 18 Janvier 2010 à 09:09 - Catégorie: Doppelgänger
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Le vendredi, c’est Manatee au Paqueböt. Vous ne connaissez pas ? C’est normal, c’était leur premier concert. Deux anciens Norman B auxquels s’ajoute un batteur. Le trio fait de l’indie pop qui n’est pas une musique très sérieuse, on en conviendra… La preuve ? Le batteur à un prénom de fille. Hahaha… Et la coifure du chanteur, non mais vraiment… Je serais sa mère… Bon, soyons honnête, l’indie pop, je n’y connais rien. On arrive, exactement au moment des premières notes en vertu de la règle tacite que s’imposent désormais les groupes caennais, on ne joue pas tant que le loup n’est pas dans la place. L’ambiance de salle est très particulière. Beaucoup de “pros” dans le Klub… On dirait qu’ils sont à la messe. Super sérieux, presque tendus. C’est qu’il y a du buzz autour de Manatee. Sur les quelques mois de composition du EP et du set, personne ou presque n’a entendu ce qui se passait. Et les quelques privilégiés qui ont pu faire traîner leur oreilles en studio revenaient avec le sourire extatique de la personne en pleine crise mystique… La plupart des gens qui sont là ne sont pas venus se faire plaisir à un concert, mais pour se faire rapidement une idée. J’avoue que j’aime bien ce mélange de snobisme et de probité. Mais pour le groupe, ça doit être difficile. Le public est tellement concentré qu’il en devient cul serré. Heureusement pour Manatee, leur set est effectivement très bon. Si l’interprétation est timide, j’entends de très bonnes choses. Bon, c’est un peu à la mode, avec notamment cette grosse caisse jouée à la main et au temps ou les claviers de la chanteuse qui sonnent un peu électro cheap… Mais peu importe puisque c’est bon, souvent très beau, surtout la deuxième moitié du set. Des gens qui connaissent mieux cette musique que moi la compare à Animal Collective et Bat for Lashes… Je fais que répéter. Et j’ai très envie de les revoir…

Le samedi, c’est Princesse Rotative, que je n’ai pas vu depuis très longtemps, au Caminal. Princesse Rotative, c’est un peu tout ce qui fait du bruit réuni en quelques minutes de violence pure et infantile. Un breakcore noisy animé par un chien en peluche et une une petite fée espiègle, armée et dangereuse. C’est servi avec un Vjing qui alterne montage hyper cut et animation déviante, du genre Michael Myers débarque dans un disney old-school… J’ai les oreilles qui saignent assez rapidement. Princesse Rotative, je sais pas pourquoi ça me plaît, c’est un peu comme aimer aller chez le dentiste et préférer ça sans anesthésie. Il y a quelque chose de purifiant dans ce genre de set, ça ne ressemble tellement à rien et c’est tellement abrasif que ça vous enlève tout de suite les merdes variétoches qui vous restent en tête. Princesse Rotative, c’est un traitement radical, non remboursé et pendant lequel tu peux mourir. Mais je te promets qu’après, si tu survis, tu te sens mieux… Enfin, si tes oreilles cicatrisent… Pour passer la douleur, je décide quand même de prendre une petite caisse express.

Dimanche, c’est évidemment cuvage dans le canapé. J’ai la chance de tomber sur La Planète des singes, pas vu depuis des plombes. Les monologues inauguraux de Charlon Heston n’ont rien perdu de leur ridicule, ni les scènes de chasse et d’asservissement de leur force brutale. Et la fin est toujours magnifique…

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Un extrait

Vendredi 15 Janvier 2010 à 09:50 - Catégorie: Mensonge
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Dernier entretien avec Jean Grimbosq :

“Pfff… La torture… Tout ça arrive trop tard de toute façon, non ? C’était déjà connu pour l’Algérie à l’époque. Même pendant la Résistance… On était pas des enfants de choeur. Et en face non plus d’ailleurs… Que ce soit la Gestapo ou les miliciens, il ne faisait pas bon tomber entre leurs mains. Le renseignement est sans doute ce qu’il y avait de plus important. Je crois que c’est à partir de l’été 43 que nous renseignions Londres presque directement. Moi, ça ne faisait pas partie de mes activités, mais Joseph était très doué pour ce genre de chose. Il aurait fait un officier formidable. Et comme nos activités étaient clandestines, les Allemands, les collabos, Vichy, tous se sont concentrés sur le renseignement. Et il n’y a pas 36 façons de faire du renseignement efficace. Tu quadrilles le terrain, tu rafles autant que tu peux, même les innocents, surtout les innocents d’ailleurs, tu tortures, tu exécutes et tu fais disparaître les corps. Si tu assortis ça avec un couvre- feu, ça te permet de travailler tranquille la nuit pour les arrestations, et des groupe contre-révolutionnaires, tu as du renseignement de première.

Dans le fond, ce sont les Allemands qui m’ont appris à torturer. La baignoire, c’est vraiment une leçon que j’oublierai jamais. Ça te travaille un bonhomme pendant des jours sans l’abîmer. Tu ajoutes la privation de nourriture, de sommeil, les menaces et l’enfermement et crois-moi qu’en quelques jours tu fais réciter le Notre Père à n’importe quel arabe sur n’importe quel air. La gégène, c’était un coup de génie. On a commencé en Indo, un peu. Et puis l’Algérie…

Bon, ton arabe, tu lui fais réciter le Notre-Père en quelques jours dans le pire des cas, mais c’est pas la Bible non plus… Faut pas croire tout ce qu’il te raconte, il te récite un peu n’importe quoi à la longue… Il y a du vrai dont tu te doutais même pas… Il y a du faux que tu crois vrai juste parce que tu rêves de l’entendre… Il faut recouper les interrogatoires… Tu as ceux qui racontent tout et n’importe quoi au bout de dix minutes… Et puis tu as les têtus, c’est mulet un arabe des fois, eux ils vont jusqu’au bout… C’est rare, mais ils finissent sur la planche avec une bonne crise cardiaque après t’avoir insulté pendant quatre jours. Tu peux pas t’empêcher d’avoir une certaine admiration pour eux. Mais quand il ne reste plus qu’un tas de viande, tu passes au suivant.

Je te raconte ça, parce que je sais bien que je vais crever bientôt. Mais c’est pas malin. Aussaresses aurait mieux fait de se taire, malgré l’amnistie, il ne s’est attiré que des ennuis. Je n’ai jamais eu beaucoup d’estime pour lui malgré ses faits d’arme. Je préfère l’attitude de Bigeard. Même si sa réputation a été salie, il reste un homme d’honneur et sans doute un des meilleurs militaires français.”

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Éloge du blanc manteau

Mardi 12 Janvier 2010 à 12:05 - Catégorie: Imprévus de presse
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On se tord les bras, on s’arrache les cheveux, on grince des dents, on lève un poing rageur vers le ciel avant de s’effondrer en larmes impuissantes car nul ne peut ignorer cette calamité, que dis-je, ce cataclysme, cette dévastation, cet enfer : il neige… Rentrez les enfants, cachez vos femmes, abattez les animaux, il neige ! Fermez les portes à double tours, rabattez les volets, fermez les rideaux et commencez à prier, il neige ! On va tous mourir ! Il neige ! IL NEIGE !

Avant de céder à la panique légitime, rappelons quelques faits… C’est au tout début du XVIème siècle que Léonard de Vinci dans des notes annexes à l’invention de la glace italienne trace pour la première fois les plans de la neige… Comme souvent chez Léonard, l’invention reste au stade d’intuition et il n’a pas la temps de la réaliser. Le concept sera développé au cours des siècles jusqu’à l’invention de la boule de neige par Thomas Edison alors qu’il n’avait que cinq ans, inspiration fulgurante qui permettrait de présager du génie futur du jeune garçon… Avec les bienfaits de la civilisation, l’Occident a exporté la neige dans le monde entier : les conquistadors dans la Cordillère des Andes, les Anglais au Népal et au sommet du Kilimandjaro, les Français en Terre-Adélie… La chrétienté a même offert tout un continent de glace à quelques malheureux sauvages Inuits qui, avant, n’avaient rien… La fonte de la neige au sommet du Kilimandjaro et le fait que les pygmées Aka n’ont pas de mot pour la désigner montre d’ailleurs fort bien, en plus de sa générosité universelle, la supériorité intellectuelle de la civilisation blanche sur toute autre. La neige est fort utile en tant de guerre, elle permet de repousser à peu de frais les Napoléon et les nazis pendant les campagnes de Russie. Elle fait aussi rire les enfants et  leur permet d’oublier un instant les problèmes d’érection et le prix de l’essence. Enfin, c’est depuis sa démocratisation que l’on sait à quoi sert la fameuse invention d’Archimède, le snow-board… La neige est donc normalement une bénédiction, le fruit du génie humain…

Pourquoi la neige serait-elle alors devenue la onzième plaie d’Égypte, le cinquième cavalier de l’Apocalypse, le quatrième tiers prévisionnel ? On raconte que la neige tue les automobilistes et les clochards, qu’elle brise les os, qu’elle interrompt les transports, casse les lignes électriques, empêche les travailleurs de travailler, qu’elle sème la désolation et l’anarchie… On imagine tout de suite la tendresse que je peux avoir pour elle. Moi, ces draps immenses qui couvrent les lits des rivières me donnent envie de faire l’amour à vos campagnes. Mais bon, reprenons point par point…

La neige tue des automobilistes. Admettons… On voudra bien reconnaître qu’en cette période de réchauffement climatique, c’est de la légitime défense… Les automobilistes  ont commencé… Faisons appel à la raison ; quand il neige, la grande majorité des automobilistes passent leur temps à patiner gaiement à moins de dix kilomètres par heure, à fulminer dans des embouteillages et à se demander comment ils ont pu se mettre dans un fossé alors qu’ils conduisaient en ligne droite. Il est évident que quelques jours de neige réduisent le nombre d’accident mortels puisqu’ils réduisent la circulation et la vitesse. La neige ne tue pas les automobilistes, elles les sauvent de leur propre bêtise, les invite à ralentir, à se montrer prudents, elle démontre qu’une voiture est une chose fort dangereuse et qu’ils peuvent aller au boulot à pied .

La neige tue les clochards. Enfin, le froid quoi. Heu… En fait… Bon… Ça m’ennuie de vous dire ça mais… Voilà… Toutes les statistiques montrent que les clochards meurent moins l’hiver que l’été… … … … Oui, je sais c’est dur à entendre… Voilà, l’explication… Quand la bise est venue, les structures d’accueil et les associations se mettent à fonctionner à plein régime. Pour vous donner un exemple connu, ces gros fainéants des Restos du Coeur passent leur été sous les cocotiers au lieu d’aider les indigents, l’hiver ils rattrapent le temps perdu en distribuant des millions de repas et en contribuant à la réinsertion et au relogement des clochards. Les clochards sont mieux nourris, soignés et logés l’hiver que l’été. La neige, dans sa bonté infinie, réduit considérablement la mortalité des sans-abris.

Devant l’évidence, vous comprendrez que quelques petites fractures supplémentaires ne sont pas un grand mal face au nombre de vies sauvées. Et qu’il y a mieux une certaine grâce au pire un sentiment burlesque à voir les gens glisser plus ou moins adroitement sur les trottoirs immaculés. On a pas souvent l’occasion de réapprendre à marcher. Et comment ne pas regarder avec tendresse ce couple que le froid et le gel serrent l’un contre l’autre, ces enfants qui tentent de se briser les os lors de glissades épiques ou le triomphe de l’ancienne qui a vaincu vingt mètres de glace pour acheter son steack de cheval alors qu’elle n’était pas sortie depuis deux jours. La neige remet l’épopée au coeur de vies étriquées.

Enfin, et c’est paraît-il le plus grand reproche que l’on peut lui faire, la neige casse les lignes électriques, interrompt les transports plus ou moins communs et empêche le travailleur de travailler. On trouve même des travailleurs pour s’en plaindre, des asservis qui regrettent leurs coups de fouet quotidiens, des prisonniers qui se plaignent de n’avoir pas assez de barreaux et que le froid passe entre, des gens qui font six heures de route pour en travailler deux… Il paraît même que la neige a ralenti l’économie et saboté le début des soldes. C’est une terroriste en cagoule claire et au drapeau blanc dont la lutte pour la décroissance est d’une redoutable efficacité. Elle libère chacun de la servitude du travail et de la contrainte consommatrice, fait de l’exception une règle pour quelques jours. Devant le spectacle de sa propre liberté, le quidam s’effraie ! Que faire n’est-ce pas de ce temps libre ? Se promener pour s’apercevoir que le monde est beau quand l’homme ne le traverse pas à toute vitesse hurlante, jouer avec des enfants qui ne sont pas les siens, ne rien faire peut-être… attendre derrière la fenêtre en comptant les flocons… se rappeler son enfance… le temps d’avant qu’on ne devienne un adulte responsable, un rouage de la société… et avoir froid… non pas à cause de la neige, mais à cause de la chaleur perdue… des rires éteints… et parce que cela fait vingt cinq ans que Maman ne nous a pas fait un bon chocolat chaud…

Il n’y a qu’un seul reproche à faire aux dernières neiges. Qu’elles aient eu des centimètres au lieu de mètres…

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Il n’y a pas d’animaux domestiques dans la ville souterraine. Il n’y a que les rats et les cafards, la vermine. Rien ne vit dans l’ombre que les nécrophages, les coprophages et les hommes. Il y a bien sûr une exception. À s’être souhaitée en dehors de toute règle, Mensonge n’en tolère aucune. Il y a donc une exception nécessaire et c’est un âne. Son propriétaire en est très fier.

« Il sait compter et a lu le Coran. C’est un philosophe. Jamais on a vu d’âne plus intelligent. Il sait par coeur les hadiths et la recette du halva. J’ai eu des dizaines d’ânes mais celui-ci est un authentique génie. Il maîtrise l’algèbre et l’astronomie. J’en suis très fier. »

C’est un vieux turc qui parle. Il a un turban immense qui a du être blanc il y a mille ans et qui décline toutes les nuances de la crasse, le gris de la poussière, l’ocre de la terre, le gris-vert des moisissures… Tout mensonge connaît ce vieux turc. On se raconte ses meilleures dans les clandos. Il tient tête aux trafiquants, papote avec les fous et se moque de la Main, dont il fait pourtant partie. Il boit énormément et jamais ne tombe. Il sent le hachich et la sueur et des champignons poussent sur ses pieds nus

Lorsque ni les trafiquants, ni la Main ne veulent régler un problème, turcs, arabes, roumains, ruskoffs et polaks se tournent vers lui. La plupart du temps, il ne règle rien et l’affaire se termine dans un bain de sang, comme toujours. Mais entre-temps, on bien ri de son avis et c’est avec bonne humeur qu’on a nettoyé les armes en vue du guet-apens. L’Ange de la mort habite Mensonge.

« Ne pas mourir est devenu pour moi une activité quotidienne. Azraël est un ange accompli, toujours ponctuel qui venait me réclamer les premières années cette seconde prière que je ne fis jamais. J’ai vieilli et Khadidja est mort, enfin… Avec son appétit immense pour mon sik et pour toute nourriture, cette femme m’a vidé et affamé. À sa mort, j’ai quitté mon village et beaucoup voyagé. J’ai fini par apprendre les langues que je simulais connaître : le kurde, le perse, l’arabe. Moi le paysan qui fut successivement muezzin, cadi, imam et bouffon, je devins lettré. Pour satisfaire les caprices de la faim et les exigences de mon état, je devins écrivain public et soufi, louant Allah sans jamais prier. »

L’âne opine.

« Autour de moi, tout s’écroulait. Le désert engloutissait des villes entières, je voyais les oasis s’assécher, les dynaties s’achever, les empires se fragmenter. La nature même me semblait mortelle et j’ai vu mourir des oliviers centenaires que j’avais plantés ! À force de deuil, j’ai renoncé au mariage. Et puis un jour, j’ai croisé ce vieux Juif qu’on lapidait gaiement à la sorie d’un village. un vrai plaisir à voir. Rarement les enfants s’étaient autant amusés. Je m’approche du spectacle non sans avoir choisi soigneusement quelques pierres sur le chemin que je soupèse avec délectation. Je m’apprète à les lancer quand soudain je le reconnais… Je l’ai enterré vivant, il n’y a pas ving ans… C’est quand même costaud un Juif… »

L’âne opine derechef…

« Le plus étonnant est qu’il n’a pas changé. Comme lorsqu’on l’a enterré vivant, il a l’air beaucoup plus accablé que paniqué. Il regarde vers moi, semble me reconnaître et s’écroule à l’instant même où une énorme pierre lui heurte le crâne. La petite troupe se disperse dans la bonne humeur. Je m’approche. Il est parfaitement immobile.

- Ça va ?

- Ça fait un peu mal, mais ça va, ça va passer.

- J’ai du baume si tu veux, je peux te panser avec mon turban.

- Non merci, il est trop sale.

- On se connaît, non ?

- Oui, tu m’as enterré vivant, il y a presque vingt ans…

- …

- …

- Tu m’en veux ?

- Un peu, oui…

- Tu sais je pensais pas à mal. C’est plus une distraction qu’autre chose, on vous enterre, on vous bastonne, on vous lapide parce que ça fait plaisir aux enfants. Sans les Juifs, dans le fond, on s’ennuierait.

- Si tu croies que ça me console…

- Au moins tu es vivant, survivre à un enterrement et à une lapidation, ce n’est pas si commun.

- Ça non plus, ça ne me console pas…

- Ça pourrait être pire !

- Et comment donc ?

- Si quelqu’un savait ce que je sais, il te torturerait sans fin. Au fond, tu as de la chance d’être tombé sur moi car vois-tu nous avons le même problème…

- Qui est ?

- Nous ne voulons pas mourir !

- Non, moi, c’est le contraire, je voudrais, mais je ne peux pas.

- Et moi, je peux mais je ne veux pas. Comment t’appelles-tu ?

- Ahasvérus…

- Ahasvérus, je suis enchanté… Mon nom est Nasreddine, écrivain public, soufi, maître d’école, imam et tout ce que tu voudras…

- Et persécuteur de Juifs !

- Oui… Tu vois, on est fait pour s’entendre. Allez, lève-toi avant que les villageois ne me surprennent à parler avec un Juif mort. Lève-toi ou je vais chercher une pierre pour t’achever !

- J’arrive, j’arrive…

Et on s’est bien entendu… On a voyagé plus de deux cent ans ensemble. J’en ai profité pour apprendre l’hébreu. De temps en temps, il se faisait persécuter, ils sont comme ça les Juifs, ils ne peuvent pas s’en empêcher. Je me mettais à l’écart et le lendemain, j’allais le dépendre ou le déterrer. Il me boudait un peu.

- Tu aurais pu faire quelque chose.

- Ils m’ont demandé la corde pour te pendre et j’ai courageusement refusé.

- Tu n’avais pas de corde.

- Évidemment, idiot, C’est qu’en plus d’être valeureux, je suis intelligent. Si j’avais eu une corde, ils me l’auraient prise de force.

Ahasvérus savait tout faire de ses mains, c’est l’artisan le plus accompli que j’ai vu. Il était aussi doué à souffler le verre qu’à faire de la marqueterie ou qu’à réparer une paire de sandales au cuir millénaire. D’ailleurs, il portait les mêmes depuis la mort d’Isa.

Régulièrement, je le voyais triste. Il levait les poings vers le ciel et s’arrachait les poils de barbe. De temps en temps, il faisait même une tentative de suicide. Il se jetait d’une falaise et je passais les trois jours suivants à parcourir les criques pour retrouver son corps rejeté par la mer.

- Pourquoi fais-tu ça ?

- Parce que je suis fatigué de l’errance et des persécutions.

- Alors tu te persécutes toi-même ? Tu veux que je te persécute, moi ? Pour te faire plaisir ! Puisque ça a l’air de te plaire ?

- Non je préférerais que l’on trouve un endroit où l’on peut enfin s’arrêter ; on ne serait pas pourchassé pour n’avoir pas vieilli et on y laisserait les Juifs tranquilles !

- Pour une fois, Allah parle par ta bouche, Juif ! D’autant que dans un tel endroit de tolérance, je pourrais besogner mon âne sans avoir à me méfier des cadi. Mais un endroit où l’on ne persécute pas les Juifs, je ne sais pas si cela existe. »

Si l’âne opine de nouveau, c’est avec moins d’énergie…

« On est allés en Europe, l’Orient y était à la mode. On venait d’y traduire grossièrement Les Mille et une nuits et mon turban ainsi que les babouches d’Ahasvérus pouvaient courir les salons avec un certain succès et puisque nous nous trouvions dedans, nous les suivions partout. Hélas, Ahasvérus ne cessait de s’attirer des ennuis. Il suffisait que les taux usuraires soient trop élevés, que ses coreligionnaire pétrissent le pain avec du sang d’enfants chrétiens ou que plus simplement Ahasvérus refuse de planter ses fausses dents dans un jambon pour que je le retrouve brûlé vif à la sortie de la ville. Les Juifs sont toujours dans les mauvais coups.

- Fils d’Isaac, mon ami, au risque de te choquer, tu sens le pourceau rôti !

- Fils d’Ismaël, mon ami, éteins mes pieds et cours me chercher des vêtements !

Je sortais mon sik et lui pissais généreusement sur les parties encore fumantes. Après quoi, j’allais voler des draps étendus dans les champs. Il en paraît sa dignité calcinée et passait les jours suivants à se plaindre en suppurant tandis que je lui appliquais des onguents avec une infinie patience. L’Europe ne lui plaisait pas plus que le reste et il envisageait de s’établir dans le Nouveau Monde. »

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Méfiance arboricole

Mercredi 16 Décembre 2009 à 08:27 - Catégorie: Fugitives
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La morphologie des arbres indique clairement qu’ils savent quelque chose que nous ignorons sur la prochaine inversion de gravité. Ils auraient pu nous en parler.

Alors que l’on milite contre la déforestation, leur indifférence criminelle à notre égard choque de plus en plus.

On se demande même si, le long des routes, les platanes ne font pas volontairement ce que les arbres pensent tout doucement.

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Sur le papier, ça a tout du projet excitant… Il s’agit d’associer sur scène un combo reggae  et une formation classique. Pour le combo reggae, c’est Khalifa et PRS (Positive Radical Sound) qui s’y collent. Pas de souci donc. PRS tourne depuis des années et compte en son sein de très bons musiciens. Du côté de la formation classique, c’est l’Orchestre d’Hérouville qui va se colleter aux rude-boys. Pas d’inquiétude non plus, il commence à avoir l’habitude de ce genre d’exercice puisqu’il est déjà coupable de s’être fourvoyé dans la musique électronique avec Ybrid et le Requiem Ex Machina. Personnellement, ça m’avait déjà beaucoup plu.

La question sur ce genre de projet est toujours la même, les deux formations vont elles réussir à communiquer, à créer l’harmonie et à la retranscrire sur scène ? C’est que pendant que les musiciens de l’Orchestre passaient leur Bach d’abord, les PRS faisaient l’école buissonnière en Jamaïque. Entre les aficionados du feuillet de partition et ceux de la feuille à rouler, le dialogue peut susciter des quiproquos qu’il faut surmonter sur scène.

En plus de PRS, présentant une formation somme toute assez typique, voix, choeurs, guitare, clavier, basse, batterie, on a donc droit sur scène à un percussionniste classique, un pupitre de cuivres et un pupitre de cordes le tout dirigé par Norbert Genvrin.

Pour vous rassurer immédiatement, le concert fut très bon. Et la réussite vient d’abord du travail de Stéphane Lechien dont les arrangements vont établir le continuum nécessaire à un bon dialogue entre les deux orchestres. Tapant très pertinemment dans les musiques populaires noires qui ont déjà eu droit aux arrangements orchestraux (swing, musique afro-cubaine, BOF de blacksploitation), Lechien emmène très rapidement l’orchestre vers des couleurs plus classiques et s’amuse à citer Carmen, le tout sans perdre l’assise rythmique de PRS. On a donc à la fois la force chaloupante du riddim et la grâce, non dénuée d’humour, de l’Orchestre. Si l’on a l’habitude d’entendre, depuis le revival ska américain, de très bons cuivres à la fois techniques et chaleureux,  les cordes ajoutent sans conteste un vrai plus au tout : c’est à la fois très rare et très beau. Stéphane Lechien retrouve alors la formule magique qui a fait la gloire des arrangeurs sud-américains, comme Lalo Schiffrin ou Emir Deodato, capables de diriger un symphonique comme d’arranger une bossa en gardant un subtil équilibre entre la musique des conservatoires et celle des ghettos.

De magnifiques arrangements de cordes donc, la balle est dans le camps de PRS. Et le combo tient très bien sa machine, Nesta à la batterie et Nono à la basse proposent des riddims on ne peut plus posés et les interventions de Pierre à la guitare sont d’une efficacité redoutable. Je ne les avais pas vu sur scène depuis quatre ou cinq ans et ils ont pris de la bouteille dans le bon sens du terme. Je vais retourner les voir. C’est une formation qui vaut très largement les formations reggae nationales et qui a démontré ce soir là sa capacité d’adaptation et de création.

Comme dans beaucoup de créations, on repère quelques petites faiblesses, de légers flottements rythmiques. C’est vrai qu’on aurait aimé voir Khalifa prendre un peu plus la scène ou des solos de cuivre avec des attaques plus franches. C’est normal, il y a encore un peu de timidité devant la difficulté de l’enjeu. L’Orchestre et PRS, c’est un peu un couple au premier soir de rendez-vous. Et on ne doute pas que l’histoire peut continuer. Le spectacle est bon. Il ne demande qu’à tourner un peu plus pour trouver le ton juste qui mettra encore mieux en valeur l’idée. En dehors de cette petite fragilité, le pari est largement réussi, les deux formations s’enrichissent l’une l’autre et trouvent sur certains passages une véritable unité dont tout le monde ressort grandi.

Il paraît que le spectacle est à vendre, moi, j’achète sans problème…

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Ne rien faire, c’est s’assurer d’avoir le temps de la réflexion.

Ne rien faire, c’est être sûr de ne pas mal agir.

Ne rien faire permet de réduire les dépenses et de gagner du temps sans trop se fatiguer.

Ne rien faire c’est éviter les effets d’annonce, l’hyperactivité  médiatique, les mensonges et la surenchère législative.

Ne rien faire, c’est faire de la résistance passive un mode de vie.

Ne rien faire n’est ni progressiste, ni réactionnaire, c’est juste mieux !

Ne rien faire avec le Parti Immobiliste, c’est agir par conviction plutôt que par oisiveté.

Arrêtez de vous plaindre que, de toute façon, vous n’y pouvez rien ; décidez-le !

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Si j’avais du, par amour pour une merveilleuse petite française, changer de pays du jour au lendemain, apprendre une langue difficile en demandant à mes nouveaux amis d’être sans cesse corrigé, surmonter mon aversion pour goûter des fromages affinés des mois, des abats d’animaux et des fruits de mer, devenir français en me mariant et en devenant père, apprendre ma langue maternelle à mes enfants tout en corrigeant leurs fautes d’orthographe en français, alors oui, sans doute je serais fier d’être français.

Si j’avais du, à la fois pour survivre et soutenir ma famille restée au pays, traverser un désert implacable et une mer nocturne, une plaine infinie et un col enneigé, une moitié du monde, vaste et hostile, déposer ma vie, mon coeur, entre les mains des passeurs, jouer à un cache-cache mortel avec les autorités, trouver un travail sans qualification et trimer comme une bête de somme car le malheur des pauvres est mondialisé et si au bout de ces longs mois de galère, j’avais pu enfin envoyer ces mandats pour mettre un peu de poisson dans le mil, alors oui, sans doute je serais fier de vivre en France.

Si j’avais du, parce que je suis un salaud de catholique, ou une sale fiotte, ou un traître de Hmong,  ou un terroriste du PKK, ou un enculé de sidaïque, fuir un pays que j’aime pour me réfugier dans un pays qui m’a fait rêver… Parce que c’est un pays laïc autorisant la liberté de culte, un pays où l’homosexualité est dépénalisée, un pays où les crimes racistes sont punis, un pays où je bénéficie de la liberté d’opinion, de réunion , de manifestation, un pays où, enfin, je peux me soigner, alors oui, je serais fier de vivre en France…

Mais je ne suis français et je ne vis en France que parce que je suis né français et en France. Qu’on ne me demande pas d’être fier d’être né. Cela ne me différencie de personne. Naître est la chose la plus commune du monde et je partage ce privilège aussi avec le plus grand des imbéciles, le plus glorieux salopard, le moindre d’entre nous et le meilleur d’entre eux. Cela ne fera jamais de moi quelqu’un de meilleur quand bien même j’aime ma langue, cette terre, cette culture et cette démocratie que je suis prêt à partager avec quiconque veut bien les aimer comme moi.

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Passion administrative

Lundi 23 Novembre 2009 à 10:03 - Catégorie: Doppelgänger
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Écrire à la CAF pour pouvoir conserver mes droits au RSA en expliquant pourquoi je ne demande pas de pension à Madame (Ben, je suis majeur et vacciné et je me torche le cul tout seul depuis pas mal de temps)… Retourner voir pour la troisième fois mon proprio qui s’est encore planté dans le dossier de demande d’APL (En même temps, c’est compliqué pour eux, après tout un cabinet immobilier qui remplit des dossiers d’APL, c’est pas si facile !)… Contester la décision d’aide juridictionnelle qui m’attribue un revenu de 1080 euros par mois et qui donc me demande une partie de la prise en charge de l’avocat (mais putain, je les veux bien moi les 1080 euros mensuels, je  serais plus riche et j’aurais pas ces démarches de merde à faire)…

La plupart des gens qui m’entoure ne croit absolument pas à ma malédiction administrative…

Mais le coup du dossier incomplet après trois allers-retours ou de l’aide juridictionnelle qui a du mal à faire une addition de deux lignes (mon salaire + le RSA), ça n’arrive qu’à moi.

C’est donc une journée placée sous le signe de la passion, celle qui te dévore quand tu poireautes une heure pour un entretien de cinq minutes, quand tu rédiges une lettre inutile, quand tu mendies (parce qu’il s’agit bien de ça…) pour gagner quelques mois, alors que tu veux juste bosser…

Je t’aime secrétaire de cabinet immobilier, mon esclave nue et offerte, ne vivant que grâce aux charges que je paye et que je retourne voir tous les deux mois parce que tu as fait une connerie. Je te vénère accueillante de la CAF, tu es à mon sévice public, soumise et alanguie, vivant sur mes prélèvements, coquine, qui ne me dit jamais la même chose que la fois précédente et que je n’ai jamais vu sourire (à l’exception de la petite jeune de la dernière fois, aussi incompétente que ses collègues, mais fort souriante ma foi, je l’en ai chaleureusement remercié tellement j’ai été ému qu’elle soit serviable). Me voilà, infini des possibilités administratives fier, dressé nu et bandant au vent, amant ultime ensemençant le monde sans distinction. Faisons l’amour…

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